240 Salir son passeport

Sale temps pour l’errance, nos mouvements s’intériorisent, remuent la soupe de nos lointains émois. Nos mémoires ressemblent à des remugles d’estomac. Puisque les souvenirs sont une excellente ressource en cas de paralysie, j’ai farfouillé les tiroirs pour faire du neuf avec du vieux, à la manière de ces rockers grisonnants qui nous sortent des inédits du puits sans fond de leur studio d’enregistrement. Ainsi, cousu tel un paletot d’Arlequin, le voyage continue-t-il en forme de retour sur lui-même, de contorsion spatio-temporelle, comme si l’on pédalait sur un beau ruban de Mœbius.

Nous voici soudain en plein été 2009. Grande année : le vin promet d’être fort et l’amour ne tardera pas à atteindre ses sommets, à plafonner en ces hauteurs d’où l’on jurerait que rien ne peut retomber. J’ai mis tous mes jours de congé dans le même sac. Je me lance sans trop y penser, avec un gros appétit d’aventure et cette désinvolture qui sied si bien aux trentenaires travailleurs : qu’est-ce qui pourrait m’arriver de pire que de bosser ?

Mon nouveau passeport est vierge, pas encore criblé de tatouages de postes frontière, pas un tampon n’en salit les pages, comme si je n’avais jamais risqué un pied dehors. J’ai un minuscule carnet de notes et un laborieux porte-mine dont les traits se discernent à peine sur le papier gris-recyclé. Il m’en coûtera un travail furieux de déchiffrage exactement dix ans après, après 120 mois de tiroirs, de cartons, d’humidité, de retouches et de repentirs.

Je ne crois pas que le temps écoulé ait tellement d’importance ; je me reconnais encore assez bien dans le miroir nébuleux de ces lignes disparaissantes. Nonobstant, il convient de mettre un bémol à cette partition tout juste dépoussiérée : à en croire les yeux perçants des satellites espions, nombre des lieux mentionnés ont énormément changé, au point de risquer de passer pour un fieffé menteur pour qui tenterait de mettre en corrélation mes descriptions avec la réalité d’aujourd’hui.

Les tarifs, les conditions, les consignes, ont augmenté, muté, se sont réinventés. Qui plus est, les circonstances malicieuses ont fait que je n’ai jamais revu ni entendu parlé une seule fois des personnes citées, qui, toutes, seront passées elles aussi entre les mains du temps, artisan aussi surprenant que révoltant.

Le texte est copieux, et pourtant terriblement incomplet. Il dure comme dure un pli profond dans la peau, une marque de bronzage inaltérable, digne relent de ces instants de chaleur humaine et de torpeur torride, aliments du petit fourneau où mijotent mon histoire.

Bref, c’est du passé, aux couleurs de western, parce que la pellicule jaunit toujours trop vite sous ce style de soleils, mais en Technicolor et dolby surround, un de mes premiers ‘grands’ rôles à l’affiche des contes exotiques, un grand pas de côté chronologique, manière de faire promener un peu les neurones voyageurs qui trépignent en nos têtes.

Une lectrice exceptionnelle manque cruellement à ce texte. Elle n’a jamais été un second rôle, tout le contraire, mais je ne peux que lui attribuer le prix de meilleure actrice ‘in absentia’. Puisse-t-elle tomber un jour sur ces lignes comme on trouve un bouquet sec à sa porte, sans autre raison que pour offrir des formes, des couleurs et des parfums délicatement agencés ; une carte postale interminable pour quelqu’un qui ne disparaîtra pas de sitôt.

Chère Rosaline, je t’écris depuis l’énorme rue bleue de la Méditerranée, où aucun de tes courriers ne pourra jamais me revenir. Je t’écris cerné par l’absence qui se tait et force tout le reste à se taire avec elle, qui fait de moi le dernier à parler. Le silence est pris dans l’hélice. Nos cœurs en sont tous ballottés…

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Derniers jours avant le départ. Chaleur accablante dans l’Hérault. Les endurants figuiers de barbarie flétrissent à vue d’œil devant la maison. Les martinets montent haut dans le ciel ainsi que des cendres. Les veines de charbon du sous-sol sont incandescentes ; on exploite partout des filons de braises.

Records d’endurance des cigales, qui ont chanté de 5 h 50 à 22 h 40 ; soit presque dix-sept heures de représentation non-stop ! Elles s’envolent par centaines au passage du tracteur. Une telle densité d’insectes facilite leur observation ; elles ne se méfient plus. À quelques centimètres des cymbalistes, derrière le kss-kss caractéristique, (presque assourdissant à courte distance) on perçoit comme des harmoniques, des modulations de notes qui rappellent les chants diatoniques de Haute-Asie ; je me dis que c’est peut-être leur véritable message, codé sur fond de cri-cri obsédant.

Les plages sont aplaties par la fournaise. Juste là, passée la muraille de l’horizon, sur une autre plaque de cuisson tectonique, mijote al-Maghrib al-Aqsa, l’extrême occident, le couchant lointain. Je vais enfin voir l’autre rive de cette mer qui signifie tellement pour moi, m’immerger dans le grand large que j’ai tant de fois contemplé. Le voyage sera-t-il jamais suffisamment long ?

J’aurais aimé avoir emporté quelque objet symbolique à jeter au milieu de la méditerranée, à la manière de cette femme qui me raconte que lorsqu’elle a quitté le Maroc, elle et ses comparses ont largué leur hijab en pâture à la haute mer. Elle ne l’a d’ailleurs jamais remis, même en visite au bled, et l’on devine le prix d’une telle persévérance.

Face aux guichet pour l’embarquement, je laisse poliment passer un gentil papi, qui, en fait, vient faire la paperasse pour toute sa famille ; il a plus de dix passeports en main ! Faudra que je me souvienne de ça avant de céder à nouveau ma place…

Les véhicules, terrassés par leur chargement, embarquent on ne sait pas comment, sans doute de la même façon qu’ils se sont traînés jusqu’au port, depuis Avignon ou Hambourg, happés par le formidable élan de l’appel du pays.

La gueule béante du ferry avale des files de baluchons de titans, la superbe déglingue des bus réformés, un camion totalement recouvert de vélos usagés, tellement qu’on lui refuse l’embarquement, en tout cas pas comme ça, sans doute à cause des dizaines de vélos qui pendouillent jusque sur les flans, attachés à la grosse ficelle, sardines oxydées emberlificotées dans un filet grossier. L’aventure commence à peine franchi le portail de la zone portuaire…

« C’est dans le cœur que sont rangés les vieux soleils. »
(Pierre Jean Jouve)

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