241 Bien reçus avant d’arriver

Nous laissons le port de Sète s’arranger avec les grosses gouttes d’orage. Notre navire, le « Marrakech Express » donne pourtant l’impression de prendre tout son temps. La mer est d’huile, d’azur dense et visqueux, à tel point que l’on n’a guère l’impression de naviguer. Les hélices nous tissent un tapis d’écume qui s’effiloche sur l’horizon arrière.

Les passagers sont surexcités par le retour au bled, surtout les jeunes bravaches qui ne le connaissent manifestement pas beaucoup mieux que nous. Plus encore que les touristes, ils voyagent avant tout dans une image mentale, dans un fantasme de réalité ou un clip de hip-hop. Au retour, nous retrouverons les mêmes, éreintés, sidérés ou désillusionnés, triste galerie de portraits à contempler.

Vent incessant qui pourtant ne lève pas une vaguelette. Qu’on me rembourse mon billet, je pensais avoir payé pour ma dose de roulis ! Je m’aveugle comme on s’enivre avec le miroitement des flots sous un soleil dessiné au compas. La pleine lune dans l’encre noire me prive de tout repos. Je voudrais glisser du bastingage alors que nous survolons sans presque la toucher l’eau merveilleuse qui sépare la péninsule ibérique des Baléares, kir royal de champagne et de turquoises.

Leçons d’arabe ultra dialectal avec les enfants. Le (pas si) simple fait de savoir lire, écrire (et de posséder un stylo) nous propulse, ma compagne et moi, au rang d’écrivains publics. Une occupation émouvante.

Nous remplissons tant bien que mal les insipides formulaires d’immigration. Grossières disparités entre les différentes graphies qui tentent de reproduire les tonalités de cette langue consonantique. Fahtima, fathima, ftimah, fatimah, fetimaa, etc. On a beau leur dire qu’il faut dûment remplir les documents, qu’on ne comprend rien aux attestations froissées, aux certifications grossièrement antidatées, on commence à apprendre le sacro-saint « c’est pas grave » marocain…

Le maigre budget que permet mon humble salaire fait que nous partageons le sort des basses castes, et c’est tant mieux ; c’est souriant et braillard, très instructif aussi. Aux heures des repas, les passagers se jettent sur la cantine comme des collégiens (ou des pirañas, ‘qui bien souvent semblent les mêmes’). Les serveurs aux yeux blasés ressemblent à des rugbymen se raidissant pour encaisser l’assaut. Face à la bouffe, il te faut apprendre fissa le kung-fu de la file d’attente, donner des coudes comme un quarterback, même (et surtout ?) aux petits vieux, souvent les plus teigneux, qui, juste après leur intrusion aux forceps, se font pardonner comme s’ils te soudoyaient en te payant grassement d’un bon conseil inintelligible ou d’une poignée de barquettes de confiture lancées sur ton plateau, comme si de jetons de casino il s’agissait.

On te recommande constamment de voler tout ce que tu peux de ces minis cubes de beurre qui fondent illico dans le pantalon, de te bourrer littéralement les poches de pain quitte à le tirer par-dessus bord aux assez peu probables canards des profondeurs, de faire des pochons de serviettes remplies de sucre en poudre, histoire que les douaniers te prennent pour un dealer, ou de chouraver méthodiquement verres et couverts. (combien doivent-ils remplacer entre chaque traversée ?)

Nous dépareillons, car les rares touristes à ne pas voyager en avion sont en classe « confort », un étage plus haut. Ils ont l’air de s’emmerder sur leur pont ViP, ils auraient même tendance à nous épier avec envie. Ici, en bas, au plus près de la ligne de flottaison, on se met dans l’ambiance sans attendre. Il y en a un qui mouille son oud et ses cordes vocales face aux embruns. Les cinq prières rythment les allées et venues dans le ventre du navire. Les gamins passent en revue chaque millimètre de moquette et de moulures au luxe décati.

Trois jours en circuit fermé sur le navire, c’est une excellente manière de s’adapter au choc culturel qui nous attend, de se préparer aux us et coutumes, de se faire grossièrement gruger dans la queue, de travailler son air suppliant afin de tout négocier cinquante fois, de tordre ses joues pour avoir plus de frites ou passer deux cafés par plateau. On apprend à changer de matelas en lousdé, à occuper trois fauteuils sans rougir. C’est l’occasion de freiner le réflexe de manger de la main gauche, de prendre le pli linguistique, et aussi et surtout de profiter dès avant de la légendaire et inégalable affection maghrébine : nous sommes bien reçus avant même d’arriver.

Nous doublons les caps espagnols avec une aisance déconcertante. La péninsule passe comme une parenthèse dans un roman d’écume. Anniversaire de notre amie Nadia sur le bateau. On a demandé si on pouvait avoir une bougie ou un petit quelque chose, le cuistot nous a carrément fait un énorme gâteau ! Tour de tables et cours de partage, apprendre à reconnaître et recevoir les remerciements. Les employés du bateau méritent plusieurs fois leur salaire. Ils sont calmes et patients, là où n’importe qui se comporterait avec la hargne d’une brigade anti-émeute. Ils sont plus polyvalents qu’un couteau suisse ; on reconnaît le mécano habillé en boulanger, le serveur qui débouche les lavabos ou qui fait manœuvrer les véhicules.

Innocents ou niaids, nous admirons le rocher de Gibraltar sans le reconnaître. Par l’étroit portail des colonnes d’Hercule, on entrevoit le majestueux large océanique, parfumé à la fin du monde. Des eaux sombres et tumultueuses se mélangent à notre bouillon d’émeraudes. Le navire se remue enfin. Entre ceux qui se ruent sur la nourriture, et ceux qui se dépêchent de tout vomir, nous sommes seuls sur le pont, en présence des dauphins en chasse, de l’inquiétant aileron d’un requin trop grand à mon goût et du coup de queue fantastique d’une baleine. Tout cela se dandine au milieu d’une quantité exagérée de ferries, chaluts et barques. Je me demande comment les pauvres cétacés et clandestins peuvent encore se faufiler dans cette maille d’hélices et de navettes militaires.

Tanger se laisse embrasser langoureusement les orteils. Le ferry met un temps fou à s’amarrer, comme pour te laisser prendre une grande inspiration avant de se lancer sur le continent africain. Il doit faire dans les 38 degrés, on court dans tous les sens, sans évidemment avancer, on endure une file interminable avec tous les bagages à bout de bras, les mines patibulaires des douaniers et… un portique de contrôle de température corporelle pour disqualifier les porteurs potentiels de grippe H1N1. À ce rythme, on va tous passer pour des infectés !

« Wir stehn aufrecht und in der Erde verwurzelt Ströme bewegen leicht uns hin und her frei ist nur die Sehnsucht dahin zu den Monden und Sonnen. » (Nous nous tenons droits et enracinés dans la terre, les courants nous bercent avec un léger va et vient, l’unique liberté c’est la nostalgie qui nous porte vers les lunes et les soleils.)

Paul Klee

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