242 Vertige non sous-titré

Tanger est affaissée sous son propre poids, à demi immergée à l’angle de deux mers ; d’ailleurs, ça sent fort le poisson. Les poubelles du port sont envahies de minots en haillons qui te fendent le cœur à peine arrivé. Coup de hachoir de la réalité ; la leçon commence fort.

Partout, des immeubles en construction, chantiers étayés de mauvaises tiges plus tordues que droites. Le sol défoncé sert de décharge sauvage jusqu’à ce que l’on cache la misère sous la prochaine chape de béton. Du coup, les quartiers sont assez propres.

Le taxi se surcharge allègrement sous la moustache des flics absolument indifférents. Le coffre fermé à la ficelle à gigot vomit les bagages jusqu’au ras des pavés. Nous nous empilons à sept dedans. Il y a davantage de scotch que de Mercedes. Le chauffeur fait passer comme une relique l’unique manivelle de lève-vitre.

Usés et amusés, on entre dans la danse. D’un entassement à un autre, le grand bal des transports nous glisse aussi sec dans les bras de l’autobus, et Tanger déjà nous échappe, sans nous laisser le temps de l’embrasser sur les joues des anciens quartiers.

Le car tangue davantage que le bateau. Le paysage passe comme une transe hallucinatoire, micro-sommeils entre les nids de poules . Pauvres mulets qui boitillent sur le goudron brûlant. Tout est pâture pour les chèvres qui errent aveuglées dans la lumière furibonde.

Le ciel est blanchi par une épaisse mousse de photons. Les ouvriers agricoles survivent sous le couvert de splendides chapeaux colorés que je croyais réservés aux touristes. Pas d’ombre au-delà du chasse-mouche des pompons de laine. L’irrigation fait jaillir de la pierre jaune, comme par magie, melons, pastèques et gros bouquets de menthe. On voudrait se rouler dans les îlots de fraîcheur des sillons de salades.

Pause thé-cacaouètes à l’ombre de l’autocar. Les fumées des rôtissoires s’additionnent à la lente sueur du bitume. Quelques cabanes précaires se serrent sur les collines incultes, entourées d’une herse de cactus. Les eucalyptus morts ont l’air de sculptures en ciment. Tentes de fortune, tendues à ras le sol, feignant faire fi du ciel incandescent. Les ultra-violets pâlissent toutes les tentatives de coloriage. Les antennes, haubanées par une quinzaine de câbles, rivalisent de hauteur avec les minarets. Les cigognes élégantes dans leur traîne de crasse, claquent du bec dans l’atmosphère muette.

Plantations mixtes d’oliviers et de chênes-liège, qui partagent leur rangée avec figuiers et autres grenadiers, coloquintes, haricots… Ils nous apprendront à en revenir à ces techniques, quand la monoculture nous aura laissés les mains vides. Ainsi que sur une île déserte, on ramasse et conserve précieusement tout ce que le destin dépose sur la grève des bas-côtés. Nos décharges seraient des supermarchés à Sidi Khacem. Autant de citronniers qu’en Normandie il y a de pommes. Tâches de parfum sur un décor de fin du monde.

Le reboisement intensif dissimule mal le futur désert de terre rouge. Il y a tellement d’eucalyptus qu’ils vont finir par avoir des koalas ! Les fins troncs serviront à monter les échafaudages, les branches finiront entre les mains noires des charbonniers, les souches alimenteront les fourneaux des hammams.

Les maisons se bâtissent étage après étage, au rythme des rentrées d’argent, en se laissant toujours la possibilité de continuer à monter lorsque les finances le permettront. Ça me semble tout à fait judicieux. Les fers à bétons font partie intégrante de ce décor jamais achevé, les escaliers tournent ainsi que des vis sans fin dans le territoire pas encore conquis du ciel. On dirait qu’un géant a arraché le dernier étage de tous les édifices.

Chez Ahmed, le toit est tendu de toiles pour se fabriquer un peu d’ombre et compartimenter les pièces à vivre. On croirait le refuge d’un nostalgique de la marine à voile. Le soir, cela devient très cinégénique, on est sans cesse caressé par une tenture, délicatement fouetté par un bout de drap. La lumière reste prise dans le blanc du coton jusque tard dans la nuit. Le ciment cru est un vrai plaisir pour les pieds, tant qu’on évite soigneusement les câbles mis à nu ou les vis « oubliées » çà et là. Les tapis prennent tout leur sens lorsque l’on vit à même le sol.

La petite ville de Boufekrane me plaît beaucoup. Au vu de la curiosité que nous éveillons sur notre passage, nous sommes sans doute les seuls étrangers à faire nos emplettes ici. Les blagueurs nous disent qu’en fait de bœuf, ici, on vend du chien haché…de bonne qualité en tout cas ! Les stands de nourriture sont tous diablement attrayants, la fraîcheur des produits est évidente, puisque tout ce qui est exposé se vend en un instant et que presque rien ne reste, passée la razzia des mamans alourdies de cabas.

Le stéréotype xénophobe de la bouffe douteuse est absurde ; je note que les consommateurs marocains sont extrêmement attentifs et exigeants quant à la qualité de la nourriture. La viande des étals est très belle, très rouge, tout se vend de la tête aux tripes, elle n’est pas polystyrènement correcte, ce sont encore de vrais animaux sacrifiés et pas seulement des barquettes de protéines anonymes.

Malgré tout, en dépit des succulentes boulettes à la tomate, des pièces de tissu agitées par le vent doux du soir et de la relative fraîcheur du ciment, l’ambiance est désastreuse. Pour résumer, le plan de base était d’accompagner une voisine-amie en instance de divorce et ses deux adorables filles chez leur grand-mère.

Au dernier moment, le père de famille s’est imposé sans discution possible : il redoute notre mauvaise influence sur les filles, et a donc confisqué leur passeport dès l’arrivée, leur interdisant de voyager plus avant avec nous.

Il en a profité pour présenter (par surprise, et quelle surprise !) sa quatrième et nouvelle épouse, une pauvre paysanne fraîchement vendue par sa famille. Elle est analphabète, trente-cinq ans environ, soit 45 ans de moins que son cher mari, et la pauvre fille commence à piger les fausses promesses, à comprendre qu’elle n’aura pas une bribe de vie confortable en échange de ce sacrifice rebutant.

Ahmed a 80 piges, il est incapable d’assurer le niveau de vie de quiconque et parle d’avoir encore des enfants. Vaniteux, autoritaire, manipulateur, paranoïaque, il a un peu de toutes les affections mentales les plus alarmantes, toutes ses femmes souffrent de son veto sur l’accès aux soins et de maltraitance physique et psychologique. Une personne délicieuse en somme…

Notre amie Nadia, faisant montre d’une compassion peu commune, en finit même par prendre en pitié la nouvelle épouse, essayant de consoler l’inconsolable. Nous sommes les personnages secondaires d’une mauvaise télénovela où le pathos aurait pris des proportions qu’on ne lui connaissait pas.

Ce sale mec, archétype du mauvais mari, règne bien entendu en maître ; il faut lui baiser la main, le choyer et lui faire toutes sortes de simagrées. Les femmes sont paralysées et les hommes se sentent obligés de respecter le code d’honneur des couards. On peut donc imaginer que l’on parlera longtemps là-bas de ce moment où ma nana, excédée, a pété un câble et lui a gueulé dessus sans retenue, pourrissant ses manières de malotru. Et moi, fier comme pas deux de sa vaillance… Ma foi, on aurait préféré bouffer du chien haché que d’avoir à assister à tout ça. Le pire n’est jamais caché exactement où on l’attend.

Au passage, en même temps qu’il nous prive de la gentillesse et de la joyeuse fraîcheur des filles de notre amie, nous perdons également nos uniques traductrices, ce qui implique une plongée radicale tête la première dans les mille et une difficultés de la langue arabe. Dépaysement garanti dès le deuxième jour. Je serre comme un bien précieux le feuillet où j’ai noté quelques mots essentiels, tandis que celles qui devaient être nos guides nous laissent en bonne garde chez leurs grands-parents, personnes des plus adorables, mais en version originale non sous-titrée.

« I was within and without, simultaneously enchanted and repelled by the inexhaustible variety of life. » (J’étais au dedans et en dehors, tout à la fois fasciné et écœuré par l’inépuisable diversité de la vie.)
Francis Scott Fitzgerald

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