243 Contemplation en dessert

Chez Helma, la grand-mère, l’accueil va bien au-delà de ce que peuvent en dire les évasifs romanciers des guides de voyage. Seule fenêtre de communication, ses yeux plissés et chafouins farfouillent les nôtres, pour y déceler tout ce que nous ne pouvons raconter. Avides de communication, nous engloutissons du vocabulaire à une vitesse vertigineuse. Nous profitons de la moindre occasion, chaque fois que nous croisons quelqu’un de sommairement bilingue, pour l’assaillir de questions, comme si de notre survie il dépendait.

Promenade à Meknès à s’en rompre les tibias. Les hauts-lieux sont très attractifs, mais le soudain retour à l’univers touristique nous affecte beaucoup. L’inculture et l’irrespect de ces piètres conquistadors sont véritablement blessants. Je me sens soudainement Marocain, honteux d’appartenir à l’ethnie des visiteurs-piétinneurs, sali ou insulté par le sans-gêne des bidochons, par les remarques racistes des franchouillards. On comprend parfaitement pourquoi la plupart des lieux saints sont interdits aux non-musulmans ; dans le mausolée du vénéré Moulay Ismaïl, les crétins goitreux font résonner l’écho de leur connerie entre les tombes des patriarches. Quelques locaux essaient de se recueillir au milieu des flashes et des commentaires malvenus.

On envie les enfants qui boivent aux belles fontaines leur sirop de zelliges et d’eau gazouillante, sans pour autant mettre à bas leur système immunitaire. Les locaux qui nous accompagnent, saisis par l’importance religieuse des monuments, ne sont en revanche pas renversés par la beauté architecturale des lieux, qui ne sont, je cite, rien que de « vieux cailloux ». Ouais, ben moi, je veux bien décorer ma maison de quelques-unes de ces vieilleries : ces poutres en cèdre massif, ces plages de carrelages calligraphiés, les écailles vertes des tuiles vernissées qui habillent les toitures de peau de dragon…

On saute à pieds joints dans le souk de la médina ; inutile d’ajouter trop de syllabes au bordel ambiant. Je laisse le boucan et les parfums raconter ce délire… Les vendeurs s’égosillent dans une chorale de prix étourdissante ; on apprend vite à compter dans la médina ! On se demande vraiment comment tout ce qui s’expose peut finir par être vendu. Y aura-t-il jamais suffisamment de bouches pour engloutir autant de pâtisseries ?

La fameuse ‘magie’ du chaos des souks n’a pas longtemps effet sur moi : je ne suis pas un grand adepte de la foule, encore moins quand je suis objet de toutes les attentions et que je sers de rempart ambulant à une blondinette dont la chevelure, même roulée en chaste chignon, est comme un phare étincelant pour les nuées de regards déshabilleurs ou inquisiteurs. Mais qui peut prétendre connaître l’humain s’il ne s’est pas noyé dans ces corridors surpeuplés ?

La medersa est un îlot de fraîcheur, de calme et d’esthétique en plein milieu du cataclysme. Merveilles d’artisanat, ciselures désarmantes de finesse afin de ne pas perturber le devoir d’austérité des lieux. Je ne sais pas par quel miracle il n’y a personne d’autre que nous, je dirais qu’ils étaient sur le point de fermer, mais que tout est négociable. J’insiste pour que nos accompagnateurs participent eux aussi à la visite de ce « vieux caillou », du coup, je passe pour un mec tellement sympathique que je paye le prix de gros au tarif local, et que, effet-surprise du marchandage, ça me revient presque moins cher que pour deux françaoui innocents…

En dépit de l’interdiction de passer (« c’est pas grave », au final ce n’est qu’un panneau) être entrés en compagnie de locaux nous ouvre l’accès à tout le mille-feuilles des toits de la médina, pile au moment où les hauts-parleurs des mosquées déversent leur appel à la prière face au soleil couchant. Instant de grâce, rahat loukoum dans le menu d’un contemplatif.

Chez les oncles, nous sommes couverts d’autres trésors de gentillesse ; même si l’accueil marocain va nous convertir en phoques grassouillets échoués sur le velours des banquettes. Longues phases de digestion alanguis sur les toits-terrasses où passent sans se faire remarquer la presque totalité des heures. C’est idéal pour être à la fois dehors et chez soi, surtout quand les femmes t’apportent en permanence de quoi te ravitailler en douceurs, thé, café, tabac, re-café, re-douceurs, et ce, jusqu’à te tendre une couverture où te rouler, repu au-delà du réel, évanoui à deux heures du matin dans la brise à peine fraîche et le gentil bruit de la vaisselle en fer-blanc qu’on lave méthodiquement juste en dessous.

Puis les femmes, encore elles, (qui d’autre de toute façon ?) pétriront avant le point du jour le fantastique pain de semoule que nous engloutirons à n’en plus pouvoir remuer. Durant la sieste, le soleil en profite pour tout esquicher sous son gros bide brûlant. Ensuite, si dieu et nos genoux le veulent, on ira à pas traînants acheter de quoi faire…à manger pardi !

Je pensais pouvoir subtiliser mille secrets et recettes de cette gastronomie exceptionnelle, mais on m’a purement et simplement barré l’accès aux cuisines, unique recoin de tranquillité pour les femmes. Le peu que j’en entrevois tient surtout à la qualité des ingrédients et à tout l’amour qui est mis à l’ouvrage.

Nous découvrons, un peu peinés, que rien ne survit au rouleau-compresseur du commerce. Ils ont troqué, comme nous avant eux, les inestimables antiquités contre une mauvaise télé ou un rasoir à cinq lames. Les shampoings Unilever ont bien meilleure réputation que le khassoul ou le savon noir des aînés ; l’édulcorant a eu raison du miel ; le PVC a remisé bois, cuirs et bronzes aux musées. Et que cela soit logique, ou parfaitement compréhensible, n’empêche pas que cela soit dommage. On sait très bien que le tiers-monde regrettera amèrement d’avoir voulu se calquer coûte que coûte sur le rythme de notre décadence.

Une fois empilées neuf personnes dans la Renault Kangoo du cousin Hassan, (record personnel) nous partons savourer le soleil couchant le long des remparts et devant le gigantesque bassin de l’Agdal. La fille de 16 ans, Imane, voit ces endroits pour la première fois de sa vie. Nous connaissons donc déjà beaucoup mieux qu’elle la ville royale, et ça me tord un peu la tripe : Ouislaine, son quartier, est à seulement 3 dirhams d’ici en bus…

Cette ado est notre oasis : compte tenu de ses difficultés d’accès à l’enseignement et aux activités extra-ménagères, son français et sa culture sont excellents. Elle est drôlement maligne et ne se contente pas de traduire : elle nous commente plein de trucs sans perdre l’occasion de se faire expliquer des tas de choses. Elle apprend ainsi que le sort des immigrés n’est pas aussi enviable que ce que les trafiquants d’humains peuvent laisser croire. Je suis désolé de devoir lui annoncer que la France est raciste, et que les meilleures choses sont réservés aux pur-sang… Heureusement, on peut parier que son intelligence la sauvera. Elle veut étudier, travailler, ne pas dépendre d’un mari….

Je reprends ces notes presque exactement dix ans après, et j’espère de tout cœur qu’elle a rencontré le succès et la joie de vivre qu’elle mérite. Avec un peu plus de gens comme elle, le monde aurait vraiment une chance de se sortir de l’ornière. Évidemment, puisque je faisais l’éloge de ses capacités, il est passé par la tête de l’un des cousins que je pourrais…l’épouser. Sans commentaires. Avec des gens comme lui…

« Quand on fait un tableau, à chaque touche il change tout entier. »
Max Jacob

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