244 L’apocalypse en douceur

La Meknès moderne ressemble au monde de mon enfance. Le ressentit est impressionnant. Pas mal d’infrastructures héritées de la « métropole » française. En gros : on leur a gracieusement offert nos vieilleries. Mais il se trouve que cela m’enchante de les retrouver partout disséminées. Fontaines, bouches à incendie, autobus, vitrines, mobilier urbain, etc. On croirait le travail d’un accessoiriste de ciné. Ça me rappelle aussi tout ce qu’on avait alors le droit de faire, comme monter par l’arrière du bus, ouvrir la porte du train en marche. (Ah ! Ces bons vieux « corails » en ferraille…) Je patauge en la nostalgie de ce temps où tout n’était pas plombé par les interdits ni géré par des automates, mais par de vrais gens qui avaient un emploi.

Les poinçonneurs de tickets, les gareurs de voitures, les gardiens, les caissières, les crieurs, les vendeurs ambulants, de boissons, de mouchoirs ou de chewing-gum… On est loin du tout sécuritaire qui ne nous sécurise en rien, mais ne fait que nous rendre encore plus vulnérables à la connerie ambiante. Le monde n’est pas policé outre mesure ni socialement correct. On ne cache pas ses pauvres, la corruption se fait à ciel ouvert.

On ne dissimule finalement que les corps ; mais alors… comme des psychopathes ! Je ne prétends pas débattre au sujet du voile islamique : on s’y attendait sans problème ni préjugé. Mais je ne pensais pas que ça allait jusqu’à la burka noire intégrale, visage grillagé, gants noirs étirés à mi-coude, chaussettes épaisses, arsenal de barrettes pour tout maintenir hyper ajusté et ne pas risquer l’horrible exposition d’une seule mèche de cheveux volage. Y compris nos hôtes, pourtant tout ce qu’il y a de plus conformes à la norme établie de « bons musulmans », les appellent des « fantômes ». Comme toutes choses sur terre, l’exagération est difficile à comprendre pour qui ne la partage pas.

La vieille-ville nous serre à nouveau dans ses remparts chaleureux. Derrière ses lourdes portes, on prépare l’heure frénétique du dîner. Tout un spectacle ; le rideau s’ouvre sur les holocaustes de fruits secs et de moutons grillés, qui parfument les cieux déjà rouges de sommeil. On ne sait plus devant quoi saliver. Chaque stand est une source de tentations. Les restaurants sont bondés d’occidentaux cernés de plats à tajine, cuits dans leur jus, rassasiés par les yeux, les oreilles et la glotte. Tandis qu’à deux pas, les arracheurs de dents exhibent leurs sinistres trophées comme des poignées de perles ; leurs terribles pinces me hérissent le poil.

Très très peu de musiciens, alors que je pensais ne voir que ça. Cela restera LA déception de ce voyage. La soupe orientale tour à tour lacrymogène ou aphrodisiaque que déversent les postes de télé remplit le fond sonore de youyous synthétiques, sans plus. Y’a bien un mendiant qui tape trois coups de castagnettes en ferraille avant de poursuivre tes pièces jusqu’au plus profond de tes poches, mais pas un gnawa en vue, pas un petit groupe avec le chapeau par terre, pas un type gratant la corde sur son balcon, pas une mélodie de lavandière. Je repartirai presque choqué par le peu de place publique faite à cet art. Peut-être que plus au sud ? J’apprendrai, mais trop tard, qu’il fallait, c’est un comble, aller applaudir les meilleurs musiciens à…l’alliance française ! Sans déconner ! Et à l’ambassade du Maroc, ils jouent quoi, de l’accordéon ?

Faut pas siffloter au risque d’attirer le démon, faut pas chantonner non plus, même si ça n’attire personne… J’ai tenté de me renseigner pour acheter un raïta, ou « hautbois marocain » (traduction approximative de trois-quarts d’heure de gestuelle passablement comique) mais sans succès. (mes voisins diraient que c’est tant mieux) Les rares ouds, rebahbs ou derboukas sont purement décoratifs, et encore, en mauvais bois de caisse. J’imagine que les meilleurs se vendent à Paris…

On décline mille invitations à se remplir la panse, slalomant entre les stands où tintinnabulent les monticules de coquilles d’escargot, où fument les popottes de têtes de poulet. On esquive le vendeur de ces glaces au lait condensé, tellement sucrées qu’elles ne fondent jamais totalement en dépit de la fournaise ambiante, et on jette notre dévolu sur le jus de canne à sucre au citron, en évitant d’avaler les abeilles rendues folles par cette explosion de sucs. « Tu ne feras pas un pas de plus sans ta surdose de glucose », semblent t’ordonner tous les habitants. Café « nos-nos », moitié-moitié : moitié café, moitié lait, et…moitié sucre en poudre, même si cela défie les lois de la physique. Ici, on parvient à diluer une quantité impressionnante de cassonade dans ce peu de liquide que contient un verre à thé. (dixit le tonton Ali, la bonne dose, « c’est quand le thé fait mal aux dents »)

Les stands de pâtisseries sont assaillis par des nuées de guêpes, dont on arrive à se demander comment il se peut qu’elles ne finissent pas par tout emporter à tire-d’aile. Pendant ce temps, de minuscules abeilles « sauvages » butinent en permanence la sueur des orteils des dix mille chalands de la médina, pour s’en aller on ne sait où concocter on ne sait quel miel apocalyptique.
Je suis davantage attiré par le pain maison et les olives noires séchées au soleil, que Helma dit avoir honte de nous donner à dîner, et que je m’envoie plus goulûment que n’importe quel caviar.

Autant les œillades agressives (voire les crachats!) dont nous gratifient les ronchons moustachus des cafés populaires nous ont vite fait comprendre que les femmes n’y sont pas les bienvenues (comme si on avait une folle envie d’entrer !), autant notre bonheur est-il au complet dans les salons de thé. Je crois qu’on y trouve les gens les plus gentils qui soient, de pair avec ces immenses plaques de biscuits dont nous ne parviendrons jamais à terminer la dégustation, et les jus de fruits pour lesquels nous dilapidons toute notre petite monnaie, avec une nette préférence pour le lait d’avocat. Les proprios finissent par nous connaître ; ils se marrent parce que je suis incapable de retenir le mot ‘avocat’ en arabe, et devancent nos paroles en souriant : shouia zukar ! (peu sucré, une des phrases vitales pour survivre au Maghreb et au proche-orient!)

Meknès est savoureuse le soir,cela dit, à la fin, reste malheureusement le tournoi toutes catégories de lutte marocaine : essayer de monter dans l’un des derniers bus pour Wouislaine. Autant dire que nous sommes perdants sur toute la ligne. Même la plus impotente des mémés parvient à nous passer devant en bondissant. Tant et tellement qu’ils finissent par avoir pitié et négocient pour toi une sorte de sauve-conduit pour te faufiler entre deux aisselles moites. Bordel et sympathie démesurés : les ingrédients de base du mélange marocain.

Il y a des passagers assis directement sur le tableau de bord du véhicule ; ils finiraient sur les genoux du chauffeur s’il ne se défendait pas vaillamment. Le pauvre employé conduit en bourrant de coups de coude les oppresseurs qui l’assaillent. On en arrive à devoir faire de la place pour qu’il puisse passer les vitesses…

Je fais presque tout le trajet quasiment suspendu à la barre centrale, en espérant qu’elle tiendra le coup. Y’en a qui trouvent quand même opportun de s’acheter quelques amandes caramélisées par la fenêtre. Ils savent que tout cela risque de durer. Pourquoi n’a-t-on pas pris un taxi ? Peut-être parce qu’on eût dit, à voir les clients se batailler les places en braillant, qu’une tornade menaçait de raser la ville…

« Dios calla, y con callar, ya nos indica que el cuidar de la tierra es cosa nuestra. »
(Dieu se tait, et, ce faisant, il nous indique que c’est à nous de prendre soin de la terre.)
Gabriel Celaya.

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