245 Le monde à la loupe

On commence à se démerder comme des chefs dans le pays. Si ça n’était pas de la langue, c’est nous qui finirions par guider nos amis marocains. Selon eux, le taxi est la seule manière de visiter les ruines romaines de Volubilis, Walili pour les intimes, soit 180 dhm l’aller simple… Après une très courte enquête, je nous dégotte un bus pour 22 dhm l’aller-retour. Ah ! Bien sûr, il va falloir marcher, faire swinguer nos jambonneaux depuis la station de Moulay Idriss jusqu’aux ruines proprement dites ; il se trouve que c’est un chemin magnifique et une expérience délicieuse.

Le village est très sympa, ses habitants itou. On est jour de marché, la modeste foule des chalands n’est rien en comparaison avec le remue-ménage de Meknès. L’artisanat semble avoir disparu des étals, au profit des moulages en plastique. Je réalise que j’utilise le mot ‘plastique’ à outrance, mais c’est la triste réalité. J’eusse préféré abuser d’expressions comme « bois tourné, ronce de noyer, cèdre odorant, bronze ciselé, métal repoussé, laiton brossé, cuir doux et clous de tapissier, mèches de chanvre, bourre de paille ou verre soufflé… » Mais non, l’industrie conquérante est passée par là, en ratiboisant tout. Les dérivés pétroliers salissent tous les rayons. Je cherche, sans les trouver, les descendants des objets qui remplissaient les décors de mon enfance, remplacés sans vergogne pas des ersatz de polypropylène puant. C’est pareil de partout. Où qu’ils aillent, les visiteurs sont assoiffés de quelque chose qui n’existe plus.

N’importe, devant nous, le chemin nous invite à l’emprunter en sautillant. La promenade en pleine nature nous fait un bien fou. Nous sommes enfin un peu entre nous, et pas en permanence entre dix ou dix mille compères. On profite de l’occasion pour reposer tant que faire se peut notre système digestif outrageusement sollicité. (on se gardera bien de dire que l’on a jeûné tout le jour !) Et puis, surtout, nous sortons de la ville, de l’orchestre incessant des klaxons, du rugissement des bus, de la litanie des vendeurs-crieurs, des panaches de fumée de toutes les sortes de combustions possibles… Nous recevons la brise et le silence comme les ambassadeurs d’un éden tellement proche et pourtant tellement lointain. Chant miraculeux du vent qui joue dans les branches des oliviers. Comptine jamais achevée des cigales, cousines de celles que j’ai laissé s’égosiller sur les frênes de mon jardin.

Oualili (toutes les orthographes sont admises.) se laisse découvrir après quelques zig-zag entre mille agaves en fleurs et jardinets en fruits. Magnifique marque-page en pierre dans le roman de l’antiquité romaine. Nous allons en décalage par rapport au flux des visiteurs, déclinant la désinvolture presque insultante de certains guides. (un magnétophone serait moins lancinant) Cinq heures de découverte sous les plombs fondus du ciel dilaté à l’extrème, à s’enivrer d’histoire aromatisée aux lézards, de mosaïques à peine pâlies par la luminosité des siècles. Le site est immense, et il en reste des tonnes à déterrer à petits coups de pinceau d’archéologue.

L’ombre est une denrée rare, et les places sont chères sous l’arc de triomphe deux fois millénaire, devenu parasol de pierre pour les amateurs harassés. Assez amusant que presque tous les sites d’intérêt gérés par le gouvernement te fassent toujours payer le même tarif d’accès, sans relation aucune avec l’ampleur du lieu, la magnitude des œuvres ou la qualité du service : 10 dhm pour chaque truc, pour un mini-musée avec trois couillandres, ou pour un palais rempli de trésors, pour deux pierres déchaussées comme de vieilles molaires, ou pour un immense site romain à la valeur inestimable. Cela dit, c’est génial, on a le sentiment que les choses sont ainsi faites pour promouvoir la culture, et ça a le mérite d’être simple. On dirait presque du socialisme ! (faudrait voir à pas le crier trop fort…).

Nous passons le monde à la loupe. La mythologie, le chiendent, les papillons et les pierres de taille ;  tout pèse pareil dans la balance de la beauté. Notre savoir s’aiguise, la connaissance est aux aguets. On pense aux Romains, aux amis, à celles et ceux qui ont fait les cent pas ici. Le vent risque une longue note dans ce mystique silence, se glisse entre les ossements de la cité, siffle dans la cage toracique des temples, secoue les belles oreilles des ânes, colporte les parfums et les cancans de la terre tranquille.

Les cartes postales, délavées par la constante douche d’ultra-violets, se recroquevillent dans l’air brûlant. On déglutit notre centième jus d’orange avant de squatter le taxi d’un couple de gentils touristes qui nous invitent à profiter du trip. Le chauffeur y gagne un jus et une sèche. Ils ne sont pas rassurés par l’état du véhicule, le ruban adhésif et les ficelles, la souplesse extra-moelleuse des amortisseurs, ou les freins qui répondent quand ça leur chante… Nous, après avoir voyagé à l’aller dans le bus déglingué toutes portes et radiateur ouverts, à dada sur ces petits tabourets (en plastique…) qui permettent d’asseoir encore dix personnes dans l’allée entre les sièges, on trouve que ce tacos et un grand luxe.

Ils ont négocié 500 dhm pour l’aller-retour et une heure de visite. Qu’est-ce qu’on pense du prix ? (regard du chauffeur dans le rétroviseur) Ma foi, nous, on n’est pas là pour penser, mais plutôt pour siroter le vent à la fenêtre, et plonger lentement dans le savoureux coma post-promenade qui t’emmène en ce lieu où rêves, hallucinations et veille ne se gênent plus pour joyeusement s’entremêler, partouze de perceptions effondré dans la moleskine.

« When you escape to a desert, the silence shouts in your ears. » (Lorsque tu t’échappes dans le désert, le silence te crie aux oreilles.)
Graham Greene

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