246 Prince en savates

Le temps a changé d’humeur. Terminée, la gentille fraîcheur du soir que la brise venait faire tournoyer vers 18h, réglée comme une horloge ; (enfin, pas une horloge marocaine : il n’y a pas deux cadrans qui indiquent la même heure, au point de ne plus savoir, et de finir par s’en moquer) les nuits sont étouffantes et les moustiques se sont joints à la fête. Quand tu dors à la belle étoile, c’est un détail qui a son importance : la couverture ne pouvant pas couvrir simultanément la tête et les pieds, il faut laisser une partie de toi en pâture, et dire adieu au bon sommeil bien dense et moelleux comme une mie de pain intégral.

Chapeau de paille et chemise aux teintes du ghetto, sandales rapétassées, pantalon élimé, démarche nonchalente, bronzage paysan et barbe noire corbeau… Si je ferme ma gueule, les gens dans la rue m’abordent en arabe. Je prends comme un chouette compliment qu’on me confonde avec les autochtones, mais ça provoque des situations burlesques.

Le seul article qui me trahit chaque fois que je l’ai avec moi, c’est mon petit sac à dos. Alors là, mystère. Ce doit être strictement réservé aux touristes, et encore, pas n’importe lesquels : si je le trimbale en vrac, on me parle en Français ou en Espagnol ; mais si je le porte à deux bretelles, j’ai sans arrêt droit à « Américain? » Sans déconner ! Ils croient vraiment que les amerloques qui peuvent se permettre de voyager jusqu’ici ont ma touche de clochard ? Que tous les gringos ressemblent à un mauvais Kerouac en sac à dos ? Ils doivent penser que nous autres, les ricains, ont sort tous d’un western spaghetti avec une besace mal cousue sur la bosse. Plein le cul de me faire harceler par tous les vendeurs à cause d’un baluchon à bretelles : je fais l’acquisition d’un de ces gros cabas en toile de PVC bien kitsch, genre « Tati » à braguette blanche et rayures multicolores, dans lequel je dissimule mon bagage et ma supposée opulence de yankee, et, oh! miracle, d’un coup d’un seul, plus personne ne hurle à mon encontre. Je recommande aux routards ma technique du « sac dans un sac », éprouvée depuis dans bien d’autres circonstances et pays ; ça marche mieux que la magie noire et une bête poche en plastique aux couleurs du supermarché local devient mille fois plus efficace contre les rabatteurs et les pickpockets que n’importe quel gadget hors de prix.

Je passerais des heures à observer les mille et un micro-boulots du bled… Par exemple, à côté du vendeur de pastèques (dont le camion a benné les énormes fruits directement dans la rue), se trouve de manière assez opportune le peseur de pastèques. Soit tu lui donnes une pièce pour savoir si elle pèse plutôt 12 ou 14 kilos (belle bête de toute manière !) soit tu devras accepter l’estimation du vendeur, qui fait les prix à la figure et pas uniquement au poids. Alors, usant de tous les hurlements dont il dispose afin de saturer tes tympans (déjà malmenés par la cohue des fanatiques de pastèques) se présente à toi le receleur de sacs en plastique, sacs qui ne supporteront évidemment pas plus d’une seconde le poids de la marchandise, mais qui ont leur utilité, leur tao de sac en plastique : voleter dans les tourbillons d’air chaud jusqu’à se blottir dans un coin de mur, décorer les longues épines des accacias, ou se recroqueviller dans l’estomac d’une chèvre.

Y’a l’homme panneau-indicateur qui, tout le jour, indique le chemin aux promeneurs, rôle que pourrait aisément endosser un trait de peinture ou un bout de carton en forme de flèche. Le tueur de poules, qu’un autre élève au rez-de-chaussée d’un immeuble, et qui remplissent de caquètement et de fientes un endroit où l’on s’attendrait plutôt à trouver un coiffeur ou un magasin de fringues. On trouve le trieur de figues de barbarie qui fait ça sans gants, respect ! Leur prix double au passage, mais il faut avouer que c’est commode. Les gardiens d’immeubles, gourdin lourd à la main, genre de concierges avec massue préhistorique, en général super gentils. Les rabatteurs des minibus qui proposent des voyages à prix cassés, comme le sera ton dos si tu acceptes la dernière place sur le strapontin ou directement dans le coffre du mini van, etc, etc.

Pourrai-je un jour effacer de ma mémoire le marché couvert de Ouislaine ? Ce moyen-âge tendu de plastoc, cette serre bleue-bâche surchauffée où fermentent des viscères. Le sous-sol est un conglomérat de sachets, de gravats et de chairs, un compost infernal d’ossements et de peaux de melon. Au milieu, coule un ruisselet de sang et de tripes de poisson. On croit avoir découvert la source de toutes les volées de mouches, éternelles associées de la décomposition. Au bord, un pauvre éclopé, (endormi, mort, évanoui ?) vautré dans une brouette, une vieille toile de jute jetée sur la tête, fait penser davantage à un ghat mortuaire de Bénarès qu’à un marché aux primeurs provençal. Les cris fusent ainsi que des armes de jet, les odeurs frappent comme autant de coups de fouet. On vent à la va-vite des catapultées de tripes, des grappes d’organes qui tremblotent pendus aux crochets, des têtes écorchées aux orbites qui pendouillent, d’autres rîmes en ‘ouille’ et leçons d’anatomie à tourner de l’œil. Puis, histoire de suffoquer tout à fait entre sécrétions et poussières, apparaissent les minots désœuvrés qui forment un cercle inquisiteur de plus en plus restreint autour de nous, comme une ronde d’esprits chafouins, un sabbat à l’ombre brûlante des tentes, et cette quantité toujours grandissante de voix qui murmurent « françaoui, françaoui… » comme avant de procéder à un sacrifice…

Déjà qu’ils n’en croient pas leurs yeux de nous croiser dans le quartier, mais au marché, ce marché-là, ça devient tout bonnement du jamais-vu. Pour nous également, à vrai dire. J’irai même jusqu’à penser qu’on aurait pu se passer de semblable expérience. Par contre, faire ses emplettes chez les petits épiciers est un plaisir sans cesse renouvelé. On les adore, et ils nous ont à la bonne. On se fait comprendre comme on peu. Ils ont le temps, ou ils le prennent. On se marre bien. Ils nous reconnaissent et demandent des nouvelles, tout en sortant de la réserve les bidons d’eau poussiéreux astiqués à la va-vite, les bougies moitié molles, déjà fondues par la chaleur ambiante, la poudre à récurer, 95% de tensioactifs, engin de guerre contre la graisse, qui doit aussi récurer les cours d’eau de toute trace de vie. Clopes, bonbons, dosettes de shampoing et rasoirs à l’unité. On a l’impression de dévaliser la boutique et de les laisser sans marchandise en remplissant trois petits sacs. On leur fait signe de se tranquilliser quand ils partent en trottant chercher tout ce qui manque chez un collègue, puis rebelote pour courir chercher la monnaie. En profiter pour passer un coup de fil à la cabine, avec toute la rue qui tente d’écouter ta conversation et se fait un plaisir de commenter en direct.

Je constate, avec ce désormais familier sentiment ‘agacé-amusé’, que les attrape-nigauds ne sont pas réservés aux touristes égarés en la traduction. Les Marocains supposés nous guider ne sont pas beaucoup plus dégourdis que nous et se font embobiner par tous les experts en couillonnades sitôt dépassées les limites de leur propre quartier, tandis qu’on passe le gros de notre temps a répéter le lancinant mantra du voyageur, le sempiternel « lâ shukran », non merci en adaptant l’inflexion, la mimique et le langage corporel au degré d’insistance ou d’arnaque du vendeur. Généralement, ça se termine en échange de sourires ou de « c’est pas grave ». Sinon, si le mec se vexe ou s’impatiente, c’est qu’il voulait t’entuber, et que tu me perds donc absolument rien à gagner son mépris et à passer ton chemin en frottant la semelle avec ce formidable dédain de prince en savates.

“Un intellectuel assis va moins loin qu’un con qui marche.” (Michel Audiard).

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.