247 Un peu nécessaire quand même

Ces pauvres ânes entravés tout le jour en plein cagnard ; on aimerait trancher la ficelle de leurs fers d’un coup d’opinel bien placé. Je comprends que leur proprio ne les couvre pas de petits soins et de caresses, cependant, ne serait-ce que par pur souci économique, ce ne serait pas complètement idiot de prendre soin de son « véhicule ». Mais bon, comme souvent ici, « faire », c’est déjà trop faire, c’est se prendre la tête, comme si le destin était tellement écrit d’avance qu’il ne sert à rien de vouloir influencer le déroulement des événements.

« Pas nécessaire », est l’une des phrases que l’on m’aura le plus rabâchées durant le séjour ; même s’il y a de l’ombre pour l’âne à pas quinze mètres ; même si, en farfouillant dix secondes, j’ai retrouvé tous les bouchons de tous les bidons que nous remplissons tous les jours à la fontaine et dont la moitié du contenu (sans les bouchons) se vide lamentablement le long du kilomètre qui nous sépare de la maison ; même si je jure que j’ai grattouillé moins d’une minute pour retirer LA pierre d’achoppement sur laquelle absolument tout le monde se brise les orteils depuis peut-être une quinzaine d’années juste devant la porte d’entrée, porte dont les grincements stridents auront miraculeusement cessé de réveiller le grand-père (qui bosse de nuit), sitôt déposées les trois pauvres gouttes d’huile de colza que ses gonds réclamaient depuis la nuit des temps.

À ce jour, je ne comprends toujours pas pourquoi on marche toujours sur la route semée de pièges dangereux (entre autres, l’absence potentiellement mortelle de plaques d’égout), alors que les trottoirs sont vides ? Orgueil de piéton ? On se refuse le haut du pavé pour déambuler sur les lambeaux de goudron ? C’est pour éviter l’ombre salutaire et faire de l’huile en pleine friture solaire ? Ceci dit, je comprends, on se laisse vite convaincre par la tendance au « pas nécessaire », qui devient le mot d’ordre d’une sorte de flemme existentialiste, un mantra du rien à faire, comme si souffrir ou galérer faisait partie intégrante de l’équation de ce grand tout chaotique. J’imagine quand tu es né dedans…

Je trouve génial que les bergers mènent les brebis par remblais et rond-points en pleine cité. Écologie et micro-économie ne sortent pas seulement des bureaux d’étude i+D de bobos en friday wear. Les bêtes mastiquent les snacks des tiges presque minérales avant de terminer leur passage sur terre langue dehors, sur l’étal du boucher. Là non plus on ne gâche rien. Rien ne se perd, tout se digère. La famille trouve dommage que l’on ait raté le repas de midi. Y’avait justement des têtes de mouton grillées ! J’ai bien du mal à simuler ma déception. Rien que de voir les reliefs du repas, je suis en état de choc, j’imagine si on était revenus une heure avant…

La chienne, qui répond au piquant nom de « Harissa », énorme gardienne du foyer, tout juste assez sympa pour ne pas nous tuer durant la nuit (elle ne manque jamais de me mordiller les mollets, histoire de rappeler qui est le patron.) Harissa, donc, ne tardera pas plus d’une heure à disloquer les os des crânes et à les engouffrer sans autre forme de procès, montrant seulement quelque difficulté à tenter de péter les dents des ruminants dans sa mâchoire de hyène (dont elle arbore d’ailleurs la livrée…). Comme quoi, nous n’avons pas réellement tout raté de ce repas-spectacle du Rocky-horror-show. Le jour suivant, on ne coupe pas à la suite du cours de dissection ovine : au menu, savoureux pois chiches et pieds de mouton bien gélatineux, glups ! Heureusement, y’a beaucoup plus de pois chiches que de pieds fourchus dans la gamelle. J’imagine que la chienne boulottera le restant de gros ongles noirs comme des bouts de réglisse…

Durant les semi-évanouissements où nous passent par-dessus les heures les plus décapantes de la canicule, je tente de résoudre certaines énigmes marocaines, dont la numéro un : le peu de place faite aux toilettes. Outre le trou qui sert à faire ce que l’on sait, c’est le seul endroit où l’on puisse espérer se changer sans commettre malgré soi l’odieux crime d’exhibitionnisme. C’est aussi le site de la « petite douche », une bouilloire cabossée et quelques pastilles de savon ramolies dans leur boîte.

J’ai connu et beaucoup pratiqué le camping, plus ou moins sauvage, le travail aux champs, les sanitaires de gymnases, d’entrepôts, ou de gare routière, les wc de bus, de train ou d’avion, les bains publics, les latrines sêches, les seaux de sciure, les gogues de bar, de boîte ou de festoche, les bottes de paille ou la colline de purin des fermes authentiques : je suis un forçat des sanitaires et des douches de fortune, et je suis en mesure d’affirmer que je ne manque pas d’une certaine maîtrise du sujet. Je ne fais pas la fine bouche quand il s’agit de passer à l’acte en conditions adverses. Mais tout cela réclame au moins un vrai mètre carré d’espace pour se mouvoir. Bein non, les chiottes sont minuscules (même chez les familles plus aisées) et comme par un fait exprès, toujours dans un lieu de passage, quand elles ne donnent pas directement sur le salon. Ainsi, tout le monde sait tout de toi jusque dans tes replis les plus intimes.

Et puis, nom d’un chien, pourquoi les verrous des sanitaires sont-ils systématiquement cassés ou démontés !? Et lorsqu’il n’y a pour toute porte qu’un frêle rideau s’imbibant lentement des eaux grises du sol, pourrait-on inculquer aux enfants la politesse de ne pas venir le relever sans préavis ? Pourrait-on mettre en place, entre adultes responsables, une forme de code pour savoir si, derrière le dit rideau, il n’y aurait pas, par hasard, quelqu’un en train de se faire péter les veines du cou ? Dans un pays où la pudeur est obsessionnelle, où exhiber ses chevilles insulte les yeux les moins chastes, on serait en droit de s’attendre à plus de considération pour cette partie du foyer. (C’est idem au restaurant, au bar, au musée, au hammam etc.)

Moi, si je ressentais cette aversion pour les corps, cette défiance envers les regards étrangers, je crois que je me ferais un devoir de blinder tout particulièrement l’accès à la seule pièce où l’on peut être surpris dévêtu. Hélas, non, faut se soulager au « malconfort », se doucher la peur au ventre, se savonner comme un voleur. Il te faut sans arrêt chier sur tes gardes, comme si tu commettais une infraction, toujours près à remonter fissa le pantalon en plein coulage de bronze…

Je défie quiconque d’aller caguer sereinement ses pois chiches aux sabots, sans PQ, et en djellaba blanche, pieds joints dans une flaque d’eau de vaisselle, dans un espace où ne tiendrait pas un aspirateur, avec les mômes qui lèvent le rideau en rigolant, et crient à l’assemblée des commentaires que tu préfères ne pas comprendre, avec la mamie qui fait irruption en dépit de tes raclements de gorge théâtraux, puis ressortir sans trop te péter la tête contre la sous-pente et rejoindre dignement ta place, sous le regard d’une dizaine d’invités parfaitement silencieux pour la première fois de leur vie, justement au moment où ça t’arrange le moins.

Autre grande question : je veux bien (d’ailleurs, j’adore le faire) quitter mes grolles sur le pas de la porte. Cela me semble être un magnifique signe de progrès sanitaire et socio-culturel à peine connu en France. Mais serait-ce trop demander que d’espérer pouvoir les récupérer, et non pas me retrouver avec pour toute option des sandales roses de pointure 26, simplement parce qu’on ne doit pas se prendre le chou, que c’est « pas nécessaire » ? Je pointe un bon 45, autant dire que si je n’ai pas mes propres pompes qui m’attendent à la sortie, strictement aucune des autres paires ne me sera utile. Mais non, je continue de voir s’éloigner des gosses ou des voisines traînant l’excédent de mes sandales derrière leurs talons, et il me faut patiner à leur poursuite avec ces horribles sabots en caoutchouc fuchsia, comme un Hulk furibond engoncé dans les sandales de sa petite nièce.

« Prie Dieu, mais continue de nager vers la rive. » (Proverbe Russe).

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.