248 Rebouteux sans frontières

La médina, juste avant la prière du vendredi, bien que moins concourue, devient vite insupportable pour les mécréants que nous sommes, car le calme relatif nous rend plus vulnérables aux assaillants du souk. Nadia nous écarte de la curée mercantile et nous trimballe dans le dédale des venelles secondaires que pas un blanquaoui n’oserait enfiler sans frémir un peu. Couloirs, plus que rues, qui mènent à des maisons bizarrement intriquées, proches à se toucher, laissant juste la place aux jasmins plantés dans de grosses boîtes de conserve. Peau douce des enduits, yeux mi-clos des moucharabiehs, la médina comme on la rêve après s’être longtemps abreuvé à la fontaine de pigments des peintres orientalistes ; vide, mystérieuse, presque sensuelle sous le fond de teint de ses ocres.

Puis, par une gymnastique d’orientation que je n’espèrerais pas imiter, nous remontons à contre courant des ruisseaux pittoresques un quartier fascinant, celui des véritables artisans et non pas des commerciaux d’exposition, celui où se montent les meubles à grand renfort de scies, de vilebrequins et de tarauds, où se fourrent les coussins à pleines brassées de chiffes, où se forgent les brochettes chauffées au rouge, où se tabassent les tôles comme en première année de percution, conservatoire de cuivres et de bronzes, plats-cymbales au bruit de tonnerre où les doigts gourmands puiseront bientôt le couscous brûlant, sans même attendre que le bruit de gong ne s’éteigne dans la nuit orange-charbon.

Quelle émotion de pouvoir visiter l’atelier des objets qui ont décoré mon enfance ! Sentiment de remonter à la source de ma propre antiquité. Je serais resté des heures à observer ce gars assis au milieu d’un fortin de théières usagées, trouées, dessoudées, affairé à leur donner une seconde (ou cinquième) vie. L’étain liquide de l’étameur, les étincelles du rémouleur, l’épais tablier du soudeur, la tignasse empaillée du rempailleur, tous ces bras forts terminés en doigts minutieux, tango de chignole et ciseau, tous ces efforts appliqués et patients, ces paysans urbains, à peine outillés et tellement productifs, mal protégés et pourtant souriants, virtuoses et concentrés en dépit des revers de la chance et de tous ceux qui clament que c’est vachement mieux ailleurs, malgré l’envie de tout envoyer valser, de lâcher le burin pour aller tâter la chance au tiercé.

Je pense au prix modique de leur sueur, à ce que le monde fait de leurs espoirs, leurs tendinites ou leurs ampoules ; je voudrais aboyer un discours prolétaire, torse bombé contre le patronat, debout sur deux caisses vides, clamer combien nous sommes redevables à cette humanité-là, celle qui, justement, n’intéresse strictement personne. Mais je me tais dans le concert des maillets et des pinces, le charivari ouvrier, parce qu’ici les marteaux martèlent, et les faucilles, euh…, faucillent ?! J’aurai préféré cette visite en coulisses à nombre d’attractions haut-classées dans le ranking des « j’y étais » touristiques. Meknès par la porte de service, Meknès sans atours ni déguisements, tellement séduisante en sa parure de tous les jours.

Les quartiers les plus éloignés, bidonvilles bâtis de chutes de tôle et de morceaux de tout ce qui ne se peut plus rafistoler (murs montés en bouts de sanitaires et morceaux de pare-chocs) semblent reculer vers un certain radicalisme religieux, tandis que la ville nouvelle, si elle ne se méfie pas, rejoindra bientôt les rangs des coincés du cul européens. Ah, l’équilibre, c’est décidément un truc plus facile à décrire qu’à maintenir. L’humain a tellement de mal à gérer sa multitude.

Alors que j’annonce ma destination au conducteur du bus, il me fait reconfirmer trois fois, pensant que, peut-être, nous cherchons à rejoindre l’hôtel Ouislane, et non pas le quartier du même nom… Au moment de descendre, il nous fait savoir que si on s’est trompés, il ne nous fera pas payer le retour au centre-ville. (la zone civilisée pour fragiles petites choses étrangères…) Une des mille marques de gentillesse et d’attention de la population. Ils sont adorables, guettant le moindre soupçon de préoccupation, de mécontentement ou de doute sur nos visages. Au premier signe d’hésitation, il y en a toujours un pour bondir au milieu du barouf et t’offrir son aide ou ses conseils. C’est génial, une fois que l’on s’est habitué à dire adieu à toute forme de privacité. (on t’aide très volontiers, mais en contrepartie, tout le monde saura à cor et à cris d’où tu sors, ce que tu cherches, ce qui t’arrive, où tu vas, comment et pourquoi…)

Ouislane, après le pont, dernier arrêt de la ligne sur la route de Fès. Pour 1 dhm tu peux accèder aux pissotières, acheter une clope, un mouchoir, un chewing-gum, ou calmer les velléités d’un mendiant. Pour un de plus, tu te payes du pain somptueux, une poche de lait glacé, un verre de thé brûlant. En lâchant 3 dhm tu auras un ticket de bus ou une courte course en taxi bleu-ciel. L’eau en bouteille te coûtera entre 3 et 5 dhm, selon l’humeur du receleur de sources. Une paire de figues de barbarie pour le même prix, une pâtisserie simplette. En misant un peu plus, on aura un œuf dur au cumin, un splendide yaourt maison, etc…

J’aurais continué longtemps, mais un accident de mobylette vient interrompre les divagations de ma lourde sieste. Les deux ados ont profité d’une baisse de la vigilance pour aller faire les cabours et ils ont fini tous râpés dans le gravier… On me les amène comme si j’appartenais à Médecins sans frontières. Il se trouve que nous avons une trousse de secours sommaire, et que, à ma grande surprise, je finis effectivement par être le mieux qualifié pour appliquer les soins. Je lave, désinfecte et panse Hamza comme un pur spécialiste. On n’écoute pas vraiment mes conseils, ou l’on s’en méfie ; toutes ces histoires de savon et de microbes… Évidemment, pas question de jeter un œil ou de toucher au genou de la demoiselle. Il est pourtant tout enflé. Il faudrait du froid, élever, compresser, reposer. Mais il faut aussi que quelqu’un se tape la vaisselle, la lessive et la cuisine, alors la jambe, en définitive, « c’est pas grave »…

On en profite pour me faire le topo de la médecine à Wislane, et faut dire que c’est vite torché : on me fait signe en pointant l’index vers le ciel (dans la même direction qu’Allah) que ‘shems’, le soleil, se chargera de tout guérir, de « tuer ce qui est mauvais ». Je veux bien que les UV soient anti-bactériens, mais pour ce qui est d’enlever les cailloux dans la cuisse, ou mettre une attelle à la patte… Quant au « Douliprane », pas question d’y recourir pour si peu : c’est le remède de la dernière chance ; autant dire que si tu as recours à ça, c’est que tu as un pied dans la tombe. Pour tous les maux de ventre, fastoche : il faut se boire presque cul-sec un Schweppes tonic. Ça les fait méchamment grimacer (y’a que six morceaux de sucre par canette…) voire tout dégobiller illico, mais c’est la panacée en cas de guerilla gastro-entérologique. L’huile d’olive et le miel constituent le reste de la pharmacopée, ce qui me plairait si l’huile n’était pas coupée au colza, et si le miel n’était pas 100% sirop de sucre de maïs inverti… Y’a des fois où il vaut mieux se taire et compter avec le coup de main de Mr Placebo. Nul besoin de dire que tout le reste est entre les célestes mains du Miséricordieux. Quoi qu’il en soit, dans tous les cas, (y compris d’indigestion !) il faut manger et re-manger, quitte à tout régurgiter, faut se remplir jusqu’à la glotte… Arrivé là, moi, je ne conseillais déjà plus rien, j’avais remballé ma pince à épiler et mes lingettes d’alcool depuis belle lurette.

« Au final, le vase se fait vase pour la fleur, et la fleur se fait fleur pour le vase. »
Chunsu Kim

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