249 Les méditations du mulet

Les femmes du quartier hallucinent en couleur de me voir participer aux corvées. Un homme qui fait la vaisselle, ici, c’est suffisamment saugrenu pour attirer les voisines à leur fenêtre. L’une d’elles me fait un très discret signe du pouce depuis la planque de ses rideaux ; thumb up du ghetto ! Je crois que c’est l’une des meilleures marques de gratification que je recevrai jamais. Les adolescentes croient rêver quand je viens faire la queue à la fontaine. Elles font mine de me céder leur place ou de remplir les bidons pour moi. Je fais mine qu’il n’en est pas question. (vague de commentaires en arabe, sourires et discutions animées) Je me mets bien ostensiblement de côté pour pas que les frangins viennent les emmerder. (ça retomberait évidemment sur elles.)

J’aime assez la corvée de l’eau, c’est mon moment d’évasion, la méditation du mulet. J’ai durement négocié mon droit de le faire ; je ne pouvais accepter de voir la mamie se casser le dos à notre place. J’ai fait celui qui l’accompagne la première fois, histoire de voir, puis, une fois pigé le processus, je l’ai prise de court tant que possible. Elle râle pour la forme, mais ses yeux chafouins me remercient chaque fois. D’autant que nous sommes ceux qui consommons le plus de flotte, surtout depuis que j’ai monté une « salle de bain » sur la terrasse, pour pouvoir se nettoyer plus à l’aise et en plein soleil dans une grande bassine, entre briques chaudes et tentures tremblant dans la brise, à la seule vue des cieux, un vrai régal. Concernant la lessive, j’ai refusé catégoriquement qu’une gamine de 16 ans devienne mon lave-linge personnel. Et j’en ai profité pour lui inculquer un principe auquel je tiens : « ce que je salis, je le lave ». (elle traduit aux aïeules ; autre dose de commentaires d’approbation et de regards sympathiques.)

Quant à ma nana, elle produit son propre effet-surprise sur le voisinage : elle fume ! Elle ne se couvre pas les poils de la tête ! Elle porte un pantalon ! Son mec fait la lessive pendant qu’elle se repose ! Et le plus dingue de tout : elle boit du café noir sans sucre ! Alors là, c’est carrément une Amazone, une Walkyrie, presque un hermaphrodite. De fait, elle est relativement bien traitée par les types du quartier, car elle est presque considérée comme l’un de nous autres couillus.

Mort de rire : ce n’est certainement pas un hasard si l’un des voisins passe  tout courroucé, et me jette un œil noir en route vers la fontaine avec sa brouette remplie de bidons. Sa femme aura vu que c’est humainement faisable, et zou, corvée de flotte pour les machos ! Ils doivent encore nous maudire ; putains de modernistes !

On va plusieurs fois par jour explorer le quartier à pas tranquille, claquant des tongs sur la piste terreuse, en prenant grand soin de ne pas se péter les orteils sur les bouts de parpaings à la dérive ou les fers à béton saillants, traversant les couches de castes sociales du grand gratin urbanistique commun à tous les peuplements humains. Nous logeons dans la partie extérieure, perdus entre constructions et cambrousse sur des terrains vagues qui furent des oliveraies ou de vagues garrigues, et face à la marée immobilière qui avance, mais jamais ne recule, au rythme des investissements ou des crises. Des chantiers presque abandonnés s’éveillent du jour au lendemain, expulsant les squatters qui, en attendant, entreposaient-là poules, brebis, bordilles, ordures, motos, etc. Tout près, dans la zone fraîchement bitumée, ont vite germé commerces et bistrots. Plein de gens sympas, sans doute l’armada des petites mains de Meknès. Peu après commence le Ouislène un poil plus ancien où ont poussé hammams et mosquées, densément peuplé, alternant la cacophonie des klaxons et le silence pesant des impasses, qui présente un amalgame de modernisme et de cafouillis difficile à dépeindre. Il y a le coin compliqué des favelas, du no man’s land et du marché, où tout se fait à l’arrache en attendant que les bâtisseurs ne s’emparent des terrains. Il existe aussi un Wislane où nous n’aurons pas traîné nos grolles, plus chic, reconnaissable de loin à ses toits pointus saugrenus : le club privé du quartier français où se regroupent sans doute les têtes pensantes de la monstrueuse cimenterie Lafarge.

Entre observation, déduction logique, et témoignages des premiers concernés, on réalise que la colonisation n’a jamais cessé, qu’elle a seulement changé d’aspect. La grosse machine libérale continue de pomper dans les réserves du pays, exerçant son protectorat de parasite. Les monopoles étrangers se partagent le gâteau des échanges. Les grands consortiums dépècent méthodiquement la carcasse du Maghreb. Ils ont la main mise sur l’eau, l’énergie, la bouffe, les semences, les engrais, la construction, les communications, les transports, les infrastructures, bref, sur tout ce qui importe, laissant les gens moisir dans l’analphabétisme, l’absence de protection sociale ou de système de santé. Sans le bouclier des lois du travail, ils se font les dents sur l’échine des employés pour garantir aux consommateurs occidentaux que nous sommes des prix défiants toute concurrence.

Alors, le consommateur peut choisir de ne pas regarder, de ne pas entrevoir le désastre, et seulement se mettre à chouiner quand quelque chose pète dans ce magnifique engrenage. Comme de bien entendu, la politique économique est assaisonnée aux commissions occultes, la corruption est le principe de base, et les seuls à faire semblant de se préoccuper pour les pauvres plébéiens ce sont les extrémistes (religieux ici, ou de droite ailleurs, c’est kif-kif), tandis que l’on continue de traînasser dans les pantoufles du néo-colonialisme en ayant peur des terroristes que nous engendrons sans daigner l’admettre. Mais la peur, ça fait voter pour le conservatisme et ça étouffe super bien les révoltes. Ici, les patriciens sont aux anges, on ne change pas une équipe qui triomphe en écrabouillant 98% de ses concurrents ! Lorsque les entreprises et les maffieux sont protégés par la maison-mère, quand les dictateurs et les bureaucrates cimentés par les services secrets, prennent le contrôle de chacun des organes vitaux d’une nation, cela revient à l’agenouiller dans l’esclavage. On maintient les gens au ras du sol pour que le saccage continue, tout ça pour que perdure notre insultant train de dépense. La Françafrique devrait nous faire bleu-blanc-rougir de honte, ou, au moins, interpeler notre intelligence. Mais rien ne vient, ou vraiment trop lentement. Pour autant, je ne parle malheureusement que pour moi en demandant pardon de tout cœur aux nations de colonisés dont dépend mon niveau de vie.

« Il ne s’agit pas seulement de savoir quel genre de bulletin vous glissez dans les urnes, mais de savoir quel genre de personne vous glissez dans la rue chaque matin. »
Henry David Thoreau.

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