250 SAS exfiltré de la maison blanche

Nous allons recevoir des membres de la famille à leur descente de l’avion, et, en attendant, on en profite pour survoler la capitale économique du pays. Nadia divulgue notre pedigree à tout le train. Les wagons se secouent en apercevant la mer. La plaine côtière est interminable, l’océan nous colle à la peau. Tout le monde descend en gare de Casablanca-port. Vue depuis les quais, Dar al-Bayda, la « maison blanche », est loin de la lactescence  annoncée, plutôt noire de crasse et de graisse à bateaux. Notre amie, plus déroutée que nous, demande sa route à tous les patibulaires de la zone portuaire. Le minaret de la mosquée Hassan II se voit pourtant de très très loin.

D’accord, c’est une montagne de fric lancé en l’air, une démesure égocentrique, un amoncellement de clichés…mais, tout de même, la grande, la gigantesque, la prodigieuse, la suprême, la montagnesque, l’himalayenne mosquée, fait lever le menton. On pourrait faire passer toute une église sous ses portes colossales, et ce, sans courber le clocher ! L’océan fait tout pour dévorer sa sublime carcasse nacrée. Le crépuscule la barbouille de paillettes. On ne peut entrer pour cause de prière, mais on discerne les intérieurs sensationnels. On bave sur les assortiments de marbre rouge, vert, noir qui lisèrent la pierre blanche.

L’exploitation du littoral est un grand ratage. Ourlet d’ordures et d’hydrocarbures doucement bercés par le ressac, l’eau est inaccessible, on la touche seulement avec les yeux, et encore, faut avoir envie. Dommage, les colons auraient au moins pu en faire une Nice africaine avant que de plier bagages. En dépit de tout, on savoure la vue laquée de miel scintillant ; il faut dire qu’un énorme soleil couchant aide toujours à rehausser un paysage…

Toute la paix tranquille de cet instant de contemplation se fait la malle au cours de l’épisode suivant, qui rappelle davantage une poursuite à la James Bond qu’une douce promenade en ville ; ville qui, j’en suis sûr, doit forcément avoir ses attraits, mais dont nous ne verrons que la frénésie de notre propre empressement. À tellement tout faire sans s’emmerder le moins du monde, sans ébaucher l’ombre d’un plan ni organiser quoi que ce soit (« pas nécessaire… ») on finit par être tout à la fois perdus et en retard, ce qui est rarement positif en termes de niveaux de cortisol et d’adrénaline dans le sang.

Les abords de la mosquée sont livrés à eux même, comme une reine du bal au milieu d’un camp de gitans. J’ai bien tenté de lire la carte sur un arrêt de bus, mais on me tire du coude, du genre « laisse faire les pros ». Du coup, au lieu de suivre la logique et les rues les plus animées à la tombée de la nuit, on passe en mode n’importe quoi, et on s’adonne à la débâcle totale, tentant de regagner à tâtons les artères principales en traversant le cul serré un recoin de médina-bidonville assez peu engageant, voire pas rassurant du tout. J’ai beau avoir la dégaine du coin, avec une blonde littéralement soudée à mon bras, deux prépubères effarées par leur entourage (ambiance marins, putes, et lascars) et Nadia qui virevolte dans un état de panique évident, nous nous convertissons en la cible de tous les regards torves et mal intentionnés…

Il y a des limites à l’immersion en secteur sensible, et nous venons clairement de les dépasser. Arabes ou pas, à ce stade peu importe, on ne voit que nous, et tout indique que nous ne sommes pas les bienvenus en ces parages interlopes. Terrains-vagues sans éclairage, arrières-cours sinistres, les ricanements et les commentaires fusent ; les filles, puisque non-voilées, se font siffler tous les trois mètres, les gaillards se rient de nos figures de stressés. Dans les angles-morts des ruelles adjacentes, les lycaons guettent un instant de faiblesse ou d’inattention.

Par chance, un match de foot à la trench-town, avec ballon roulé de restes d’emballages et de chutes de scotch, détourne un peu l’attention. Dans le vent de poiscaille de notre propre accélération, les mugissements des supporters s’ajoutent aux beuglements des vendeurs, éclairés à la mousseline enflammée de ces butagaz dont l’inventeur doit être millionnaire ; il y en a tant que toute la rue a l’air de brûler.

La course de désorientation nocturne continue dans le souk aux poissons. Ce serait sans doute chouette si on en n’était pas quasiment au pas de course… J’ai horreur de passer pour une proie, de jouer le jeu des lions. On dirait que l’on essaie d’échapper à des poursuivants. En tout cas, pas bésef de touristes seront passés par cette expérience…ça pourrait être un rêve, ça pourrait être un cauchemar…

En y repensant après coup, je suis certain que ça ne devait pas être si terrible que ça ; mais à travers les hublots de la débandade, tout apparait toujours distordu. Et puis, je déteste être ainsi traîné en tous sens ; quand je me perds, je suis justement du genre à m’arrêter pour reprendre le contrôle et m’orienter. De fait, lorsque nous sortons enfin de cette cour des miracles, il s’avère que j’avais raison depuis le début, et que si l’on m’avait prêté attention, on se serait économisé toute cette excitation inutile. On reprend notre souffle sur les grands boulevards, puis un taxi nous propulse vers l’aéroport, à fond la caisse et sans phares (histoire que le James Bond ne s’arrête pas là) entre charrettes à bras, bestiaux et piétons qui longent ou traversent les quatre voies de l’autoroute comme s’il s’agissait d’une piste de terre entre deux villages de Lozère.

On est en retard, certes, mais l’avion de Marseille aussi, et beaucoup plus que nous ! Attente infinie qui en devient presque burlesque. Le terminal est en travaux, le petit cirque des contrôles de sécurité est perturbé, du coup, je me retrouve, sans le vouloir, à passer un portique alors que je comptais rester bien sagement dehors. Je confesse que j’ai un couteau de poche, ça fait toute une histoire ; on me menace de représailles comme si j’avais tenté de passer trois cents kilos d’explosif ; il devient évident que le type veut surtout me soutirer un bakchich : je lui laisse mon opinel avec un air de « va te l’enfiler où je pense… »

Salima et ses enfants, plus français que des vaches du Limousin, atterrissent enfin, excédés par le retard, n’attendant que le moment d’une bonne douche et d’un gros hamburger. Ils ne savent pas où ils viennent de débarquer ! Ils ont comme un début d’affreux doute en voyant nos trombines de déterrés. Commentaire en aparté de l’ado grincheux à sa sœur mal brossée : « on dirait des naufragés ! » Bienvenus au bled !

À bientôt minuit passé, forcément, tout se complique ; je fais modestement remarquer que le dernier train pour Meknès va nous passer sous le nez le temps que l’on retourne en ville, alors qu’il y a un bus bien commode qui part d’ici dans cinq minutes. Le top. Mais, rien à faire, on n’écoute jamais l’étranger, les rebeuhs sont toujours plus dégourdis que toi, tu peux pas comprendre, etc. Et bien soit. En tout cas, même en arabe, je comprends fort bien que le taxi nous embrouille : il annonce un tarif exorbitant à dix fois le prix normal. Je refuse tout net en m’éjectant aussi sec du véhicule. Tout le monde se met à agiter les bras, ça vire aux pleureuses d’enterrement, aux mentons indignés…

Avec tout ça, le bus est parti sans nous, et à tant perdre de temps pour marchander l’équivalent de trois œufs durs avec un taxi honnête, nous ratons également le train. Il n’y en a pas d’autre avant le petit matin, que nous attendons littéralement échoués sur le quai de la gare, super bucolique entre une heure trente et cinq heures du mat… Les nouveaux arrivés se sont payé un hôtel miteux pour ne pas commencer d’un trop mauvais pied leurs vacances. Nous, on s’est posés entre les blattes et les rôdeurs biscornus de la faune noctambule qui hante la vieille gare voyageurs de Casa. Un fou-rire nerveux nous secoue lorsque je sors à Rosaline : « et moi qui me plaignais de ne jamais rien vivre d’aventureux ! » De la pure randonnée en plein roman de gare…

« De las prisas solo queda el cansancio. »
(De la hâte il ne reste que la fatigue)
Proverbe Vénézuélien

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