251 Un accent de misère

Un couscous démesuré (jamais vu nager trois poulets dans le même bouillon) nous attend au quartier, oasis merveilleux après tant d’heures tumultueuses. Ça valait le coup rien que pour voir la tronche que tirent les adosado de Salima en découvrant le site de leurs vacances ! Ce sont des stéréotypes vivants de l’enfant d’immigré de classe moyenne qui revendique son africanité à haut-cris tandis qu’il se complait dans son cocon douillet de franchouille, avec force « là-bas », « chez nous », « wesh wesh » et autres « yallah », mais qui, sitôt confronté à la virulente vérité du bled, entre en état de choc, plaqué par les rouleaux furieux d’une dissention cognitive imparable, incapable de se mouvoir dans sa fantaisie dévastée, mille fois étranger à ce qu’il croyait être le socle de toute sa supposée identitée… Des Arabes de pâte à modeler, invoquant des racines de reality-show, jusqu’à ce que la réalité les laisse KO dans la poussière, déboussolés.

Ils tordent le nez devant les présents hautement symboliques de l’accueil caravanier : dattes confites et verre de lait mousseux. Comment vont-ils se plier à ces coutumes de sauvages, si même saluer le grand-père semble les répugner ? (le grand-père eut sans doute préféré un coup de poignard à ces regards torves et ces fines-gueules dégoûtées…) Quoi ? Me faire présenter à la moitié de cette rue miteuse, entouré de regards et d’ordures, en plein cagnard, sans même un Red Bull ou des Pringles ? Manger à pleines mains dans le plat commun pendant que ces grosses dames en fichu à fleurs que l’on me dit être mes tantes essaient toutes de me papouiller ? Entendre ma douce maman se remettre à l’arabe guttural, la voir s’éloigner dans cet univers multiviral vraiment trop vrai ? Devoir survivre seul entre ces cousins va-nu-pieds, avec leurs morves et leurs cicatrices, avec, partout, ces traces insupportables de pauvreté, leurs occupations dangereuses, leurs mains calleuses à quatorze ans, et pas un mot de bon Gaulois bien confortable, encore moins de cet argot de gangster de fantaisie que personne n’utilise ici ? Ils n’ont même pas l’accent de la cité ! Ils n’ont jamais eu de jogging Adidas ni de Golf surbaissée ! Ils n’ont pas l’électricité !

Je guette avec une curiosité méchante le moment où ils vont découvrir les WC. Et la nana qui cherche la douche, tandis que l’autre regarde où il pourrait bien brancher sa console de jeux dans une maison sans prises ! Caricatures de grincheux, ils se ferment comme des huîtres en voyant qu’ils n’ont pas atterri dans un clip de rap, refusent tout bonnement de manger ce que la famille a passé une journée entière à préparer, repoussent comme des petits scorpions la gentillesse exemplaire des jeunes gens de leur âge, et ne cessent de bouder comme des petits marquis que pour faire des commentaires assassins sur les conditions de vie de leur famille d’origine.

On me presse de traduire leurs critiques dégueulasses, et mes faux-fuyants ne font que confirmer l’aigreur de leurs jets de fiel. Les Marocains ne comprennent malheureusement que trop bien, et c’est à fendre le cœur de voir à quel point ils se sentent mal de ne pas disposer du luxe attendu par leurs déshonorants invités d’honneur. On essaie d’arrondir les angles, de remplir le malaise ambiant d’anecdotes amusantes, de manger discrètement leurs dattes et de boire leur lait avant qu’il ne tourne au vinaigre, de faire comme si de rien n’était, mais rien n’y fait : ils ne résisteront pas même jusqu’au café. La réception est grossièrement avortée en plein repas, une offense culturelle ineffaçable. Leur mère se retire à la mi-couscous le rouge au front, et bondit dans un taxi à la recherche d’un hôtel en bord de mer pour ses morveux, qui, j’en suis certain, ne manqueront pas de retour au bercail de se la raconter comme de purs descendants du ghetto, de vrais fils du Maghreb de la balle…

Pour le moins, on aura gagné à la comparaison : les commentaires et gestuelles fusent durant tout le reste du jour : et que nous au moins on mange avec les mains, qu’on apprend tout ce qu’on peut, qu’on participe à tout, qu’on ne se croit pas meilleurs, etc. Quoi qu’il en soit, personne ne se laisse abattre ; on fait honneur aux plats gargantuesques en riant à se fendre la poire des imitations que font les jeunes de leurs compères présomptueux. Les cuisinières, déjà formidables au quotidien, se sont surpassées. Je regrette de ne pas avoir sept estomacs pour m’en mettre tant et plus dans la panse.

Moment de délice qui semble fait pour durer cent ans ; les voisins passent, se joignent à la fête qu’il n’est pas question d’annuler pour si peu. À grand renfort de mimiques, on me singe en train de réprimer le taxi, ou de m’allonger entre les pots de fleurs de la gare. Mon récit de l’épopée de Casablanca ressemble à celui d’un conteur dans la savane, avec force pantomimes et réactions grandiloquentes du public. J’adore le genre de rires qui naissent entre les personnes qui bataillent dur pour traduire leurs impressions. La moindre boutade devient alors une blague fantastique. C’est fou la quantité de choses que l’on peut vivre en une grosse dizaine de jours ! Mais c’est ça le Maroc, un pays super bien approvisionné et pas avare du tout à l’heure de te remplir. C’est clairement le climax de notre séjour à Ouislane, et le quartier se cale bien profond en nos cœurs, dans cet endroit chaud d’où on ne le délogera pas de sitôt. Ce que j’aurai découvert, vu, ressenti, vécu et partagé ici, marquera ma mémoire à tout jamais. Je suis content d’en prendre conscience pendant que bout la centième théière bourrée de menthe, et que la lune transpire à nous voir tellement nous agiter.

Après avoir réapprovisionné placards et bidons, nous décidons qu’il est plus que temps pour nous d’aller découvrir d’autres coins du pays et de laisser la famille se remettre de ses émotions. Nous faisons des adieux déchirants comme si nous partions pour la guerre. Ils ont peur que nous aussi nous soyons fatigués de leur pauvreté : un sourire en coin suffit à les rassurer. On s’est tellement faits à la « petite douche », aux boutiques vides et poussiéreuses, au rideau des WC (les minots ont fini par se fatiguer de nous espionner le trou de balle.), aux allers-retours à la fontaine, aux petits feux d’ordures, aux chats qui s’entretuent pour un bout de pain trempé dans la sauce, que c’est tout le contraire : on part avant de passer tout le mois de congés à ne faire que ça ! Mille verres de café et mille recommandations de prudence plus tard, nous détaillons notre itinéraire et promettons de donner des nouvelles. On nous mime les diverses façons dont on risque de nous détrousser, arnaquer ou assassiner à chaque étape ; chaque ville semble avoir sa technique toute particulière… On commence à connaître la musique : en gros, ça va être génial, mais il faut faire comme si, sans la famille, on était des agneaux de lait en route pour l’abattoir.

J’espère seulement ne pas me dessécher avant que de me mettre en route. À force de salamalèques, la journée est bien entamée, et, ces temps-ci, on a allègrement dépassé les quarante degrés à l’intérieur des terres. Pendant que nous ficelions notre paquetage (en refusant d’emporter les reliefs du couscous de la veille), les gamins ont volé un sac de chaux et ont super bien dessiné les lignes d’un terrain de foot sur le terrain-vague d’en face. Helma est contente parce qu’ils vont enfin connecter les lampadaires de la rue, et, pour les pauvres, c’est une chance inespérée d’en avoir un juste devant la porte : économies de bougies en perspective. La grand-tante m’apprend des proverbes en arabe. Le cousin croit dur comme fer que je m’y connais en mécanique. Le fils de la voisine vient d’arriver de France au volant de sa fourgonnette, il a déjà promis vingt promenades à la marmaille qui le poursuit en criant. Sensation rare de partir comme si l’on était d’ici…

« Dans mon auberge, tout ce que je peux offrir, c’est que les moustiques sont petits. »
Matsuo Bashō.

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