252 Le pressoir à touristes

Chaos absolut dès la descente en gare de Fès. L’effervescence s’étend jusqu’aux confins de la cité, forçant le silence et le calme à se réfugier dans les minces langues de jardins péri-urbains. Pas ou peu d’indications en alphabet européen, de quoi compliquer les déplacements au milieu du gros million de Fassis dont une belle moitié semble se passionner pour nos prétendues richesses. Nous sommes usés par les œillades agressives que nous lancent les autoproclamés « bons musulmans » (ceux qui s’en vantent haut et fort sont généralement les moins fréquentables). Particulièrement dur pour Rosaline, pourtant modèle de respect et de discrétion, qui essuie stoïquement bien des médisances, surtout de la part de ces abrutis de piliers de café, moustachus à bedaine proéminente qui crachent ostensiblement sur son passage comme s’ils étaient des parangons de vertue menacés par Lilith. Pourtant, j’en connais un paquet qui tâtent du whisky ou de la fesse avant la prière du soir, mais on va faire semblant de croire en leur parodie de puritanisme et leur souhaiter bonne chance à l’heure de passer au détecteur de mensonges du paradis ! On m’avait prévenu que les radicaux avaient remporté haut la main les élections municipales. Ça rappelle les fachos de chez nous, qui n’attendent que le pouvoir pour sortir au grand jour toutes les poubelles qu’ils ont dans le dépotoir de leur micro-cervelle. Bref, la supposée magie de la ville en prend un grand coup dans l’aile, le charme n’agira pas comme on aurait pu s’y attendre.

Ceci dit, on a trouvé un hôtel bon marché excellent, juste en marge des vieux quartiers. C’est très humble et sommaire, pourtant, nous redécouvrons, presque émus, le luxe de l’eau courante et des chiottes privées : un petit nirvana. Au quartier, les deux sexes ne se mélangeaient pas des masses ; repas et nuitées se prenaient à part. C’est bien le comble, il a fallu que l’on s’installe chez les plus fanatiques pour pouvoir retrouver timidement la vie de couple, la proximité, le contact, le lit double et la mixité du casse-croûte. Au resto, on s’installe et on mange comme à Wislaine, et bon…même les serveurs sont un peu surpris, surtout amusés, mais les Européens tirent la gueule comme si on se suçait les doigts dans Buckingham Palace.

La vieille ville est tranquille au petit matin. On est peinards jusqu’à 11h. Ensuite, le guide « officiel » dissuade un petit peu les chasseurs de bourses ; seulement, le business des guides devient emmerdant à son tour : ça frise le surnaturel de se faire harceler par des types qui te promettent qu’avec eux tu ne te feras pas harceler… Ils guettent nos allées et venues toute la sainte journée, savent tout de nous, de mèche avec le réceptionniste ou le restaurateur. Je veux bien qu’il y ait un système D, mais ça devient la Stasi ! On croirait que les services secrets nous pistent à longueur de temps, et ce, sachant que notre hôtel est l’un des moins onéreux de la ville ; c’est pas comme si on était du très gros gibier !

Les commerçants et artisans chez qui le guide nous invite à entrer sont, comme de bien entendu, les plus meilleurs du Maghreb, les seuls et uniques à être honnêtes et blablabla… Pas de bol, à nous, on ne nous la fait pas :
Primo, niveau marchandise, l’histoire de nos familles nous a pour ainsi dire préparé ; on sait reconnaître la bonne came.
Deuzio, ma nana est une marchandeuse inflexible, absolument pas sensible aux techniques de vente que d’aucuns croiraient redoutables.
Tertio, mon pote, on sort tout juste de quinze jours de stage préparatoire dans le ghetto, avec cours de langue intensif par-dessus le marché. (on fait semblant de ne pas comprendre les commentaires qu’ils croient secrètement s’échanger.) Les prix annoncés nous font bondir, aucun de nous deux n’apprécie vraiment les attrappe-poussière et encore moins les réflexions désobligeantes à mi-voix. Ça commence à gonfler tout le monde, la sauce commerciale ne prend pas. Et ouais, t’aurais dû m’écouter quand je te disais de ne pas nous servir le menu débutants !

Le grand truc pour plaire aux bobos, c’est apparemment le coup de la « coopérative de femmes ». À les entendre, toute la production du pays est basée sur un fantastique système de kibboutz égalitaires et féministes. Ça expliquerait pourquoi les maris sont au bistrot du matin au soir ! La mode est au social, à l’entraide, aux minorités ; du coup, quoi que l’on veuille te refourguer, c’est plus écologique qu’une forêt primaire et c’est fait à la main en communauté par un syndicat de veuves ou une internationale d’orphelines, même si la « coopérative d’huile d’argan » est un appart’ du centre historique de Fès où, en passant la porte, le type a crié à la mère et aux deux filles de tout préparer fissa pour deux visiteurs français…

Puisque c’est mal poli de refuser, on visite la jolie petite maison, les intérieurs splendides de simplicité, puis on déboule dans la cuisine où elles ont étalé à la va-vite trois pauvres poignées de noix, que l’une d’elles tente de marteler apparemment sans succès. À ce rythme, l’huile ne doit pas couler à flots ! Je demande, en faisant le candide, comment ils en sont venus à cultiver de l’argan ici, alors que ces arbres poussent en général 1000km plus au sud, en climat semi-désertique…(merde, on a affaire à des botanistes !) Puis trois mots d’Arabe échangés avec ma compagne à voix basse, comme si de rien n’était, et là, panique totale :
« Vous parlez arabe ? »
« Vous vivez au Maroc ? »
« Vous êtes Marocains ? »
Ça ne s’invente pas ! Bon, de là, à être Marocains, il ne faut pas exagérer non plus, mais nous profitons de l’occasion pour lâcher le pieu mensonge qui nous évite trois heures de parlotte et met la pression à notre guide : oui, on est résidents de Ouislane, Meknès. (ça fait tout drôle de sortir une phrase pareille, c’est pas tous les jours qu’on peut jongler ainsi avec son identité…).

Je sais fort bien que nous représentons une classe relativement aisée par rapport à nombre d’entre eux ; mais avec un SMIC pour deux dans le sud de la France, on n’est vraiment pas cousus d’or, et puis on n’est pas non plus des pigeons : ton litre d’huile ici nous paye une semaine d’hôtel à côté, et ce petit sac en cuir vaut un billet aller/retour en bateau. Le marchandage ne doit pas non plus se transformer en rendez-vous chez le proctologue, cher ami ! On agace parce qu’on ne fait pas comme tout le monde. (c’est-à-dire avec frénésie) On réfléchit, on hésite, marchande, questionne ou met en doute le battage commercial. On ne passe pas toutes les portes que l’on nous ouvre, on en sait désormais assez sur la politesse et le respect de la tradition d’accueil pour justement pouvoir se permettre de la repousser. Les mentalités de marchands du temple ne font qu’endurcir notre résistance.

Quand on a côtoyé la misère terrible du marché couvert ou de la gare routière, les deux larrons avec leur badge de guide officiel et leur impertinente course à la commission nous font suer. Moi, je lâche le flouze sans renâcler, mais je veux que mes pièces alourdissent les poches du gamin qui trime dans les cuves des tanneries, et pas le margoulin qui voudrait me faire croire que ce qu’il me tend est du cuir de chameau ou… d’antilope ! J’aurai tout entendu. Pourquoi pas de la peau de licorne tant qu’on y est ? Voulant nous démontrer l’invincibilité des coutures réalisées par son ouvrier, le vendeur tord et retord un des sacs qu’il finit par…déchirer ! Ah ! La délicatesse du cuir de griffon, la souplesse de la peau de mouton à cinq pattes… Cet événement, digne d’un film comique, met fin aux tentatives de vente forcée. Je me mords les joues pour ne pas éclater de rire. Le guide se fend d’un désespéré « je vois, vous voulez la visite culturelle », puis nous mène enfin vers des sites un tantinet authentiques, laissant médusés ses comparses, qui pourront raconter qu’ils ont vu certainement les deux seuls touristes du siècle ressortir du souk de la médina de Fès sans avoir absolument rien acheté…

« Hors du monde de l’impiété et de la foi existe un lieu, de beaucoup supérieur. »

Mevlânâ Djelâl Eddîn-i-Roumî

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