253 Les trois pierres du trône

Intérieurs délicatement épurés, architecture piranésienne des mille couloirs et volées d’escaliers entre lesquels se réfugient les habitations. Si tu achètes un appartement dans la médina, il doit te falloir trois mois pour t’habituer à retrouver ta rue, et trois de plus pour ne pas te gourer de porte… Splendides medersas anciennes, où les poutres de cèdres continuent de diffuser lentement leur parfum ainsi que des encens titanesques. Bou inania récemment restaurée, le bassin de Sahrij où l’on se jetterait volontiers, oubliant toute retenue spirituelle.

Les zones les moins piétinées par les envahisseurs en pantacourt de lin et bob décathlon sont, comme souvent, les plus belles, ou, pour le moins, les plus marquantes. C’est justement lorsque le guide met fin (enfin !) à ses services, que je retrouve le Maroc de mes illusions. Je salive devant les fours à bois, entre les grossistes à épices, les amoncellements de plats en fer-blanc, le moulin à olives, l’incroyable souk aux dattes où se déploie toute la gamme des variétés, depuis les « dattes pour chameau » (et pour touristes) au véritable caviar de fruits énormes et juteux, dont on me dit que la vente est presque exclusivement destinée aux riches clients des pays arabes. Je voudrais plonger comme un parasite dans tous les bacs du souk aux fruits secs. La saveur du pain dépasse tout ce qu’on pourrait en attendre. On le mange sans rien, comme du gâteau, à peine mouillé de lait fermenté bien frais.

Le taxi est très gentil de s’inquiéter, mais, en dépit du cagnard, nous nous faisons déposer sur les hauteurs du tombeau des Mérinides ; on préfère les ultra-violets furibonds au bouillonnement humain. Vue imprenable sur la cité, qu’on croirait posée sur une plaque de cuisson. On se demande comment on peut avoir survécu à la traversée en tous sens de cet empilement de maisons, de ce monde en ébullition si peu équipé en soupapes de sécurité. On se dit que, finalement, quatorze portes pour la médina, ce n’est pas tant que ça au vu du fourmillement d’êtres qu’elles renferment. Vient la récompense de s’être levés tôt : à l’heure où, dans la medina, la vague de visiteurs se mêle à la houle des habitants, raz-de-marée de cris et de bousculades, seuls avec le silence, nous sirotons posément un savoureux lait d’amandes assis sur le trône de trois pierres empilées. Vue d’en haut, la ville royale est comme agenouillée à nos pieds.

Retour en l’hystérie de Fès à l’heure cataclysmique des stands de brochettes ; un incendie de graisse crépite tous les cinq mètres, étincelles savoureuses que seules nos salives éteindront. Dans notre quartier, vers 19h30, on croirait qu’il y a une alerte à la pénurie de bouffe, et, arrivé 22h, il n’y a plus âme qui vive, comme si la harissa contenait de la strychnine. J’arrive juste à temps pour les derniers sandwichs juteux. Bien mal m’en a pris, du coup les gars ont tout le temps de tailler le bout de gras… et c’est reparti pour un tour ! Ras la casquette du prosélytisme à la rentre-dedans jusque devant le brasero ; y’en a que le credo des uns ou des autres, ça les tracasse nuit et jour ; encore un truc que les athées ne peuvent pas comprendre ! Dans mon cas, passe encore la publicité comparative avec les autres dogmes : pour les mecs, de ce qu’on a pu voir, c’est open bar célestial et service compris à toute heure ; mais quand ils font la réclame de la conversion à ma compagne, on se mord les joues pour ne pas rire (ou ne pas pleurer). On le sait bien qu’il y a mille façons de vivre l’Islam, comme autant de façons d’aborder le mur d’escalade de l’existence. Mais il se trouve que ceux qui s’entêtent le plus obstinément à te convaincre sont justement ceux qui promettent à ta nana la version avec le plus de corvées, restriction des sorties, et une kyrielle d’interdits, sauf celui d’avoir constamment sur le dos les vioques et les frangins tous puissants, à qui il faut torcher le cul de sept à soixante-dix-sept ans, les maris plus capricieux que des gosses… Au final, peu m’importe quelle religion ils défendent : je ne l’attaque pas ! Le mysticisme et les soins de l’âme sont presque toujours admirables. Ce sont les poids morts de l’orthodoxie ménagère, les dérives culturelles ou politiques agrippées comme des lamproies à la véritable foi que je rejette. Plus j’entend la voix des hommes se mêler au discours des dieux et moins le message m’intéresse. Et puis, la terre est tartinée de croyants de tous bords, et je leur saurais gré de ne pas tous se sentir obligés de devoir me convaincre 24h/24h du bien-fondé de leur mythologie personnelle, encore moins entre les colonnes de gaz fumigènes des merguez tandis que grogne mon estomac. Je ne passe pas mon temps à faire la promotion de mon agnosticisme, moi ; que je sache, on ne me voit jamais aborder les gens dans la rue pour leur parler du big bang ! Je ne fais pas la promo de l’anti-matière en servant le café. J’ai suffisamment à faire avec ma conception de la sagesse spirituelle et de ce que signifie à mon sens essayer d’être un type bien…

À part ça, je mets bien entendu un point d’honneur à respecter les coutumes, fussent-elles religieuses ou sociales. Ça ne fait pas de mal de changer de main ou de traditions, de botter le cul de ses habitudes, de scruter la vie depuis d’autres points de mire. Il faut apprendre à discerner les faussaires en sourires, les voleurs de bonnes intentions, mais ça, c’est vrai de partout : en voyage, ça fatigue beaucoup d’être toujours sur ses gardes, de se faire piquer en permanence par l’incertitude, y compris (et surtout) avec les représentants de l’autorité qui se la jouent patibulaires. (les tous derniers auxquels j’aurais recours en cas de souci ce seraient les policiers d’ici!) C’est à double tranchant, il y a une part d’accueil sincère, louable et déstabilisant de gentillesse, mais il y a aussi un côté obscur impossible à ignorer, à moins de se mettre naïvement en situation de risque. Le vieux coup de la hargne anti-touriste, le racisme qui n’épargne aucun peuple, l’appétit pour le pognon à tout prix, l’hypocrisie insensible, les montages aussi complexes que malicieux pour te mettre à poil dès que possible.

Le voyageur passe son temps à soupeser ce qui s’offre à lui, obligé à une analyse permanente des événements, à une lecture attentive des visages, des dires ou de l’environnement. Il doit aussi savoir mentir, pour se sortir d’une embrassade si forte qu’elle étouffe, pour ne pas se retrouver marié sans comprendre, ou ne pas faire offense à une monarchie douteuse. Apprendre à être humble et anthropologue, à paraître fort en position d’infériorité, savoir user du discernement de Rûmî, de Merlin ou de Machiavel, accepter ce qui ne coule pas de source, sortir des ornières culturelles, prendre le folklore comme il vient, s’ouvrir à ce que l’autre est habitué à donner, même s’il y a des soirs où tout ce que l’on veut, nom de nom, c’est une fichue brochette sans la louche de sauce du sermon religieux !

« C’est avec l’habit de fou que j’entreprends, moi, la vie, ce pélerinage à la mort ! »
Aloysius Bertrand

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