254 Des files de frangins

Nombre de Marocains n’aiment pas, mais alors pas du tout faire la queue. C’en est presque amusant ce manque de patience poussé à l’extrême, comme s’ils avaient tous étés traumatisés dans leur enfance. S’il y a plus de deux personnes devant eux, ils abandonnent derechef et cherchent une alternative, quelle qu’elle soit, même absurde, au risque de se lasser presque immédiatement en roumégant. Ils demandent à côté, aux passants, au premier qui a une tête d’étudiant ou de fonctionnaire, prennent des poses d’exténués comme s’ils venaient de passer trois semaines à crapahuter dans le haut-Atlas. En désespoir de cause, ils grugent ce que l’on a peine à appeler une file d’attente (une « mêlée d’attente » la décrirait mieux), alléguant on ne sait quoi de super grave pour justifier leur empressement, joignant aux gestes désespérés des yeux de Bambi en souffrance. Cela explique comment deux vendeurs aux boutiques rigoureusement identiques peuvent se côtoyer au coude-à-coude sans vraiment se faire concurrence.

Pour toute chose, il y a moult façons de procéder sans avoir à patienter un dixième de seconde. À la gare routière, par exemple, il y a trois guichets, chacun avec son couloir respectif. L’unique employé bien sympa de nous servir sans tirer dans le tas doit jongler avec la file « officielle », c’est à dire celle qui fait logiquement face à sa caisse, où patientent les étrangers (nous, en l’occurence) et deux ou trois marocains genre classe moyenne (ceux-là même que les autres criblent de questions), mais également avec les files officieuses, avec les files inventées, ou celles dont le guichet est fermé, mais où se jettent quand-même comme des zombies les toujours pressés, les experts en contorsions, ceux qui crient leurs questions face à la vitre, ceux qui glissent leurs billets à travers les fentes de l’higiaphone, ceux que le collègue à pistonné pour passer devant… On te fait des têtes de catastrophés, comme quoi, à ce rythme-là, tu n’auras jamais le temps de choper ton bus, et, effectivement, tu laisses tomber assez vite cette vaine entreprise.

Par chance, il y a aussi un type qui vend des tickets tout ce qu’il y a de plus officiels au beau milieu du hall de la gare, gueulant à s’en époumoner les destinations disponibles, comme qui vendrait les toutes dernières salades sur le tout dernier marché avant la fin du monde. Avec lui aussi, évidemment, il faut faire la queue, ou plutôt « la ronde » avec les autres prétendants au voyage, tournant et sautant autour de lui ainsi que des guerriers Massaïs autour du sorcier, avec l’espoir qu’il te prêtera attention, plongeant les avants-bras vers le centre de ce nœud humain comme pour parier sur un combat de coqs. La lutte est sans merci, il faut batailler dur pendant que les spectateurs te hurlent, affolés, que tu vas à coup sûr foirer ton coup, que c’est foutu d’avance si tu n’arraches pas illico ton ticket à coups de canines…

Alarmé de toutes parts, l’hystérie te gagne, ce serait le moment parfait pour perdre ou te faire tirer ton porte-monnaie, tu marches à pas-de-géant en secouant ton sac, cuisant dans ta propre sueur (et aussi un peu celles des autres…) et quand tu arrives tout rougeot à la porte du car, tendant ton ticket moite, c’est pour découvrir que le chauffeur fume paisiblement en lisant le journal, et qu’il y a un type tout cool appuyé à la porte qui…vend des billets (!!!) et s’il n’y est pas, « pas problème » tu montes t’asseoir tranquilou et tu paieras ton voyage après avoir démarré, ce qui ne se fera pas avant une bonne demi-heure de toutes façons, et que si j’étais vous j’allais me poser à l’ombre avec un bon jus de pamplemousse bien frais…

Ça me rappelle ce jour où un des oncles m’a demandé de l’accompagner à la mairie pour déposer une demande de connexion au réseau d’électricité. (je ne voyais pas en quoi je pouvais être utile ; j’ai pigé après coup que la présence d’un français pouvait accélérer le processus et freiner les velléités de corruption des fonctionnaires…) S’il y avait plus d’une seule personne au guichet, il filait direct au suivant, sans se soucier le moins du monde de savoir si le guichet en question avait un rapport quelconque avec notre demande. Ainsi de suite, de refus en refus, frappant au hasard des portes, me désignant comme on montre un ours (ou un caniche) de cirque, genre « vous n’allez pas faire attendre ma mascotte française », jusqu’à ce que quelqu’un lui prête enfin l’oreille et le mène par le bras jusqu’au bureau du collègue concerné en soupirant comme un écartelé (faut voir ce qu’il en coûte à un gratte-papier de décoller le cul de sa chaise…). On se demande parfois si une anarchie totale ne serait pas plus efficace…

Revenant aux bus de la CTM, je ne sais pas si on a de la chance, ou s’il y a des dizaines de départs par jour ; toujours est-il que chaque fois qu’on arrive, il y a un véhicule qui n’attend que nous pour partir. En tout cas, les chauffeurs sont super gentils et le service vraiment commode. Je rêverais d’avoir ça en France, c’est bien une connerie typique de pays riche d’avoir démantelé le transport public…

Direction Sefrou, ville fameuse pour ses vergers et ses cerises, même si en pleine canicule de juillet, évidemment, même la confiture s’est évaporée. Pas outrageusement bucolique, mais on goûte avec grand plaisir le calme, une denrée rare à Fès. On peu traverser la route sans risquer le polytraumatisme, et (presque) personne ne nous assaille. On entend toutefois de temps en temps se répéter lascivement le mot « cascade » (l’autre attraction touristique au temps des noyaux) mais ils devinent vite qu’on est du genre à trouver sans guide. Sècheresse oblige, la dite cascade, au final, ce n’est pas le délire, mais ce serait certainement beaucoup plus mignon sans la fâcheuse tradition de laisser tous ses emballages de picnic en offrande au dieu des sources… On a aussi tendance à oublier qu’on ne se baigne pas aussi facilement ici qu’ailleurs. Alors on goûte un peu aux éclaboussures et on reprend le pas, envieux des gamins dont le corps n’est pas encore une insulte aux autres yeux.

Au retour, à la recherche de sanitaires où serait admise ma moitié (celle sans pénis) nous faisons la rencontre d’un Séfréoui très avenant, qui nous invite à lui tenir compagnie. Sa culture et ses civilités invitent à la confiance. On palabre en boulotant ses figues. Il nous invite à « partager un bout de pain chez lui », pour nous présenter son fils, et que nous en profitions pour lui expliquer tout l’intérêt de faire des études (moi qui les ai somptueusement foirées…). Le « bout de pain » se convertira en repas complet presque gastronomique. Il nous explique qu’il a « choisi » sa femme, pas seulement parce qu’elle cuisine bien, mais avant tout parce qu’elle est, comme lui, très cultivée. Ceci dit, on ne nous la présentera pas, ni pour philosopher ni pour la remercier ; aussi intelligente soit-elle, sa présence se résume aux bruits en cuisine.

Youssouf parle un français de haut-vol, on se jette sur ses traductions, il nous cite des fragments de poésie devant la baie vitrée qui s’ouvre sur une vue fantastique, probablement illuminée de cerisiers en fleurs en saison. Si je maîtrisais sa langue comme il domine la mienne, aucun doute que les relations entre nos sociétés seraient moins difformes. Un brin naïf, j’offre de lui laisser mes coordonnées, pour le jour où il viendra en France, histoire de lui rendre la pareille, mais il me coupe la chique rapido : même s’il trouvait l’argent pour ça, il ne lui serait pas aussi simple que pour nous de traverser la mer ; l’espace Schengen n’est pas poreux dans les deux sens. À force de m’accommoder à mes formidables cousins du Maroc, j’en oubliais presque ce « détail ». Je baisse les yeux, piteux, pensant au terrible ratage de nos relations de voisinage méditerranéen. Vivement que les gros cons se trouvent une planète rien que pour eux, histoire qu’on puisse enfin fêter nos retrouvailles entre frangins…

« Même poursuivi
le papillon
ne semble jamais pressé »
Garaku.

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