255 Une gorgée de silence

La ville franco-coloniale d’Ifrane nous paraît passablement ridicule. Un fric fou à été englouti afin de défendre les charmes de chirurgie esthétique de cette station alpine mal imitée d’un dessin de tablette de chocolat suisse. Les toits pointus et couverts d’anachroniques tuiles oranges ressemblent à une rature architecturale. Mis à part ça, la route est vraiment très belle. Le paysage est piqueté d’arbres majestueux. Un peu dommage de ne pas avoir de véhicule : des centaines de pistes s’échappent en sinuant vers mille points de vue délicieux. C’est folie que de couvrir les distances à pied ; le soleil nous atteint de partout sur la terre violemment défrichée. On trouve l’oasis d’un gîte aussi perdu que mignon, divinement calme, puisque nous sommes les seuls clients. Un peu à l’écart de la sympathique ville d’Azrou, ‘la pierre’, on croirait que l’on dort dans le désert, entourés par la distante ronde d’une forêt un brin magique. Les arbres ont l’air de se mouvoir au couchant. Nous buvons le silence de la nuit énorme qui s’allonge de tout son poids sur les montagnes.

Fidèles à nous-mêmes, nous partons mal équipés, et sans victuailles suffisantes, à l’assaut de la cédraie colossale qui a fort bien monté la garde autour de notre sommeil. Nous grimpons comme des galériens en maudissant toutes les versions que l’on a pu nous donner de cette balade. (entre hyper-facile et n’essayez même pas…) Encore de quoi rigoler (après coup) de l’anarchie ambiante : pas moyen de connaître la distance ou les temps de parcours, ni en demandant aux locaux, ni aux paysans, ni aux ouvriers, ni…à l’office du tourisme…mais je jure que dix ou vingt kilomètres de marge d’erreur, à pieds, ce n’est pas négligeable !

Des camions d’un autre âge (un âge d’avant l’invention des freins ?) dévalent les pentes de la montagne à tombeau ouvert avec d’herculéens chargements de pierres ou de billots de bois. Pas évident de visualiser de la neige ici, à une époque où les pierres ont du mal à ne pas fondre dans la fournaise. Portés par le pouvoir hypnotique de la nature, nous avançons entre les aubépines et les chardons bleus, souriant aux chèvres cascadeuses perchées dans les branches. On s’abrite de loin en loin sous des érables de Montpellier ou des chênes verts botaniquement identiques à ceux de chez nous, mais renflés, body-buldés, démultipliés. Puis, presque soudainement, apparaissent les cèdres géants, hautains et détachés, debout sur les épaules d’Atlas. Comme leur regard doit porter loin !

On aurait presque peur de s’approcher, comme si ces grosses bêtes risquaient de nous piétiner sans nous voir. Bizarre de voir des troncs aussi gros, bizarre aussi d’y voir batifoler des singes… La cédraie est trop touristique pour être idéale, et puis, dès qu’il y a des bestioles, les badauds deviennent vraiment intenables. Mais bon, c’est pas dégueulasse comme aire de pic-nic monumentale, et c’est plutôt distrayant de voir les bidochons se faire attaquer par les macaques qu’ils ont titillé à coups de paquets de chips. Avec l’éloignement, bien sûr, augmente la quiétude, mais la fatigue nous désosse les jambons. On doit un grand merci aux trois belges défoncés au shit qui nous ont pris en stop et ramenés en ville à toute berzingue entre les gadins des pistes poussiéreuses. La forêt défile sous nos yeux cernés pendant un bon moment. Ils ont peine à croire qu’on se soit payé tout ça à pieds. Vu comme ça, bien effondrés dans le fauteuil, nous aussi…

« Ton nom fait l’ombre d’un grand arbre. J’en parle aux hommes de poussière, sur les routes, et ils s’en trouvent rafraîchis. »
Saint John Perse

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.