256 La mère du printemps

Puisqu’on l’a invité à partager notre petit déj en terrasse, notre amphitryon nous arrange le coup avec le patron des grands taxis, un rabatteur patibulaire qui inspire tout, sauf la confiance. Au passage, on économise la bagatelle de 70% du prix, ça vallait bien un café-croissant ! Au programme, improvisée sur le trottoir, une journée d’excursion en transport privé en direction de on-n’est-pas-certains-d’avoir-compris-quoi, mais promis, ce sera de la balle. Effectivement, nous nous embarquons pour une virée mémorable dans la mercos toute rafistolée d’un chauffeur souriant et tranquille. Il ne parle pas un mot de Français, mais on se comprend mieux qu’avec certains hexagonaux ; il a parfaitement saisi ce que l’on attendait de cette balade. Un amusant papier-peint floral tapisse l’intérieur de notre carrosse, qu’il mène tout en souplesse au long des longues courbes de niveau.

Comme d’habitude dans le pays, faut se méfier des kilomètres, toujours trompeurs. Mais dans des conditions aussi sereines, on le prend avec détachement. Sur la carte, Aïn leuh est juste à côté, mais il faut plus d’une heure pour la rejoindre, pour cause de police omniprésente, de nids de poule savamment disséminés afin de rendre impossible leur évitement, de chiens errants pas rassurants, de bourrins maigres paralysés en plein milieu de la chaussée, etc. Je suis bien content de ne pas avoir loué de « tomobile ». La conduite requiert toute l’attention du conducteur, voire celle des passagers, et un savoir-faire qui impliquerait de ne pas dédier un seul regard aux points de vue. Ce serait dommage, la route qui grimpe est splendide.

Léthargie fastueuse au fil des virages ; les berceuses lancinantes de la musique gnaoua, les notes essouflées du guembri à deux boyaux, les cliquetis des clochettes de bronze, nous propulsent plus avant dans le paysage, maintenant converti en pastorale cinématographique. Échange de sourires dans le rétroviseur. On passe par un semi-désert de pierrailles qui pourrait être andalou, pour passer sous les jupes de la cédraie et rejoindre un haut-plateau genre Larzac de l’Atlas planté de monolithes antédiluviens. Brebis et pierres se meuvent avec presque la même lenteur dans l’air frais des hauteurs. Puis on redescend en roues libres vers les terres distillées par le soleil, et le paysage se déroule devant nos pneus comme un parchemin merveilleux le long du lit d’un oued à sec où percent partout des puits. (j’en compte une quinzaine sur cinq-cents mètres…) Pas d’ordures dans le paysage. Le sol est bleu de chardons, éclairci par le vert pâle des euphorbes. Une chèvre énorme philosophe en mastiquant l’immensité, des merles et des rolliers sont pincés à écarts réguliers sur le grand étendoir des fils électriques, quelques filets d’eau glissent sur les pierres comme de brillants reptiles, puis, de plus en plus de sources se mettent à courir après la voiture, à traverser la route, à sautiller dans d’improvisées canalisations.

Quelques vasques vertes de vase se remplissent par endroits, auprès desquelles s’allongent timidement des habitats misérables, faits d’une hésitante structure de mauvaises planches et d’une couverture de vieux sac d’engrais. Les rares maisons en dur sont des ruines vivantes, restes mille fois rafistolés, zombies de constructions courageuses. Les cercles des parcs à moutons sont faits de hautes piles d’épineux entremêlés. Depuis tous ces abris précaires déboulent illico de petits gamins, hélés par le vieux moteur, qui s’agrippent aux fenêtres pour mendier tout ce que l’on voudra bien tendre. Quelques-unes de nos pâtisseries disparaissent déchiquetées en quelques secondes comme si de pauvres petits pirañas il s’agissait. Certains ont de très beaux vêtements, qui font penser à l’Asie centrale, preuve que le froid doit savoir se faire intense quand il se vautre sur ces plateaux. À les voir, si beaux et si démunis, on a honte de s’être un jour plain de quoi que ce soit, et on se dit, le cœur serré, qu’ils doivent être tout en bas de la liste des priorités du capitalisme, au point de ne quasiment pas exister au yeux du monde qui ose encore se qualifier de moderne…

Considérant la profondeur des lits de rivières, on imagine que ça doit méchamment dévaler au printemps. Les chênes et les frênes, bien posés sur leur tronc courtaud, sont tous ratiboisés à la même hauteur, (certainement un coup des biquettes ou des bourricots), comme si un fou passait sa vie à les tailler ainsi que des buis de jardin. Leur ombre est salutaire, et dès qu’ils se raréfient, on croit entendre ricaner le soleil. Sur l’aire de battage où la mixture d’épis blonds et d’ocres rouges fait penser au sable sanglant des corridas/arènes, deux canassons trottent en rond pour fouler les épis. Le vent emporte la paille et les hommes rattrapent le blé, les femmes séparent le bon grain de l’ivraie, les mules mâchent en rythme les restes de son en tirant péniblement l’eau des puits. Il faudrait passer au moins quatre saisons ici, en mettant la main à la pâte, pour oser prétendre être en mesure de pouvoir émettre un semblant de début de jugement sur le Maroc et ses habitants. La vie est rude et il n’y a que nous pour y trouver de la poésie.

Quelques palmiers courts sur pattes résistent au milieu des pâturages. Toute forme de végétation est dure, prostrée, piquante. L’eau coule maintenant sans retenue dans des sortes d’énormes lavoirs envahis de minots qui jouent à éclabousser la grande braise de juillet. Des canaux creusés à la houe longent l’asphalte, l’eau bondissante semble vouloir nous guider vers quelque chose d’exceptionnel, et voici que l’on arrive à la naissance du fleuve Oum Er-Rbia, la majestueuse « mère du printemps », quel nom merveilleux!

« De mon âme débordante naissent mille fleuves, de ma danse tournoyante, le monde est étourdi. »
Mevlanânâ Djelâl-Eddîn-i-Roûmî.

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