257 À la poursuite des souvenirs

La source du fleuve Oum Er R’bia mérite amplement son titre de haut-lieu touristique. On a réuni là tous les ingrédients de la recette idéale : à l’écart, mais pas trop éloigné quand même ; un zeste aventureux mais pratiquement accessible à tous ; typique et pittoresque à souhait ; cocktail bien équilibré d’activité et de recueillement ; suffisamment grand pour s’isoler, pas assez pour se perdre, majestueux pour pas cher… Au milieu de ce fameux nulle-part où tout peut arriver, Moïse a frappé la roche de tous côtés avec son bâton de sourcier, il s’est entraîné au kendo contre la montagne et la montagne s’est transformée en passoire ; les replis tourmentés du relief régurgitent des dizaines de sources bouillonnantes qui dévalent et rigolent sur la pierre nue, comme si on venait tout juste de faire arriver l’irrigation sur Mars.

Le bleu étalé sur le rouge, les baigneurs mis à mariner dans les retenues, plus émerveillés que des assoiffés, le glouglou de tous ces robinets naturels ouverts dans la roche. Par endroits, se glisse un jet d’eau salée, qui se joint discrètement au chœur de la rivière finalement formée par la grosse cascade. Les jeunes escaladent les parois ruisselantes et se jettent dans le bassin qu’elle a creusé. Les filles, emmaillotées de traditions, envient les garçons qui s’aspergent à qui mieux-mieux. Des dizaines de recoins idylliques sont aménagés en sommaires restaurants à fleur d’eau. Les braises font bouillonner les tajines de viande de chèvre. Les boissons refroidissent en ballottant dans l’eau claire.

On s’envoie le traditionnel pain à l’œuf dur au stand qui ne vend que ça et des clopes (monticule de coquilles et de mégots devant le kiosque). Dedans, une alléchante pile de pain de semoule, un petit feu de charbon et une grosse casserole, une cartouchière de tabac brun sans filtre. Briquet, couteau, salière, poivrière, et doseur de cumin, scotchés à leur ficelle anti-vol. C’est le repaire des chauffeurs de taxi, passablement surpris de trouver des touristes ailleurs que dans les gargotes ou sur leur banquette arrière. J’adore ces endroits jamais loin d’une ombre à palabre, d’un banc de planche calée sur deux pots de peinture remplis de sable.

Le vendeur ambulant, qui n’ambule pas vraiment, mais qui regarde passer le destin assis sur sa glacière, et qui lève une fesse en souriant pour nous tendre de savoureux yaourts maison. La cuillère qu’on lave avec un postillon et un coin de chemise, en disant que la vie ne serait pas si mal si les riches partageaient ne serait-ce qu’un tout petit peu leurs dividendes. (Entre classes laborieuses, nul besoin de traducteur pour tenir ce genre de discussion…) J’adore la langue arabe, même si je suis horrifié de constater que le vocabulaire acquis à grand-peine à Meknès, n’est déjà plus valable ici !

Je fais comprendre à notre adorable conducteur que sa musique nous plaît beaucoup (pour une fois que ce n’est pas de la soupe commerciale à deux balles) et nous prenons la route du retour divinement affalés dans la moleskine, trébuchants constamment sur le seuil du sommeil, peinant à différencier le réel du rêvé, tous deux séduisants de beauté. Derrière nous, les rochers se referment sur le lit de la rivière, envahi de splendides lauriers-rose ; leur parfum envoûtant nous poursuivra jusqu’en nos souvenirs.

Dernière étape au bord de l’eau. Un collègue file un quart de son demi-kebab à notre compère, qui, à son tour, nous donne à chacun notre portion, où il y a davantage de gentillesse que de viande. Ce qui ressemble à une anecdote insignifiante en dit pourtant long sur leur façon de concevoir l’entente et le partage (et sur la nôtre, au passage…). Du coup, quand il me demande si je peux lui acheter une tige à l’unité, c’est toute une histoire que de lui faire accepter tout le paquet. Il ne pige pas non plus pourquoi je lui tends ces tunes : il les repousse et bataille dur pour expliquer que nous avons déjà tout payé à son patron. J’insiste, je sais de source sûre que le chauffeur ne verra au mieux qu’un tiers du prix concerté au départ. La règle, c’est : 1/3 pour le patron, 1/3 pour la voiture, 1/3 pour le conducteur. Il se défend le bougre, c’est un pourboire trop gros pour être vrai, qui double sa journée. Mais on tient à le récompenser pour son comportement exemplaire avec deux petits blancs noyés dans les syllabes sémitiques et déboussolés par les zig zag des routes de campagne. Son sourire réchauffe le cœur. Les bénédictions remplissent l’habitacle. On se sent multi-millionnaires (et certainement, nous le sommes) en s’extirpant hors des sièges en marshmallow de la bagnole déglinguée.

La soirée serait presque fraîche. L’hotelier et deux de ses potes m’invitent à fêter le week-end avec, oh! diablerie, une bouteille de vin. Cachés de leurs épouses et de l’œil de leur dieu (moins perçant le samedi soir…) ils croient pouvoir m’enivrer ; à quatre contre une quille, c’est mignon… Le petit verre qui circule entre nous les saoule comme des pré-adolescents en pleine bêtise. On philosophe sur le sens de la vie, ils me questionnent sur mon taf à la coopérative vinicole. Ils refusent de me croire quand je leur décris les volumes de vin que nous bougeons chaque jour. Leurs yeux scintillent, ils pensent que je divague et me décernent à l’unanimité le titre purement honorifique de « grand buveur marocain » (je le mettrai dans mon CV…) Après un rot bachique, l’un d’eux se déclare être pour sa part « un bon gros cochon du Maroc »… Sans commentaires !

Retour vers la plaine dans un bus dessoudé qui semble prêt à s’ouvrir en deux à chaque virage. La route est un long belvédère somptueux. (on la voit même à travers le plancher du véhicule…) Puis le voyage vers Rabat se fait infernal. Le train arrive plein comme un œuf et ne cessera pas de se remplir furieusement à chaque arrêt. Je manque de mots pour décrire telle agglomération d’êtres humains, genre voitures compactées à la casse. On pourrait faire de nous une œuvre d’art à la César, ou une compote, en cas de coup de frein. On sue pendant presque trois heures, agglutinés à nos prochains. Paradoxe de la jeune-femme dissimulée dans la nuit noire de sa burka intégrale, et cependant écrasée contre moi comme une amante. Je suis désolé de confesser que je n’aurai pas discerné la peau de ses mains, mais que j’ai bien senti toutes les ondulations de ses formes plaquées contre mon torse…

Les gens se délectent d’une piètre imitation synthétique de chant arabe doublé au synthétiseur ‘auto-tune’, ou bien des classiques occidentaux de mélodies larmoyantes genre Céline Dion à plein potage. Y’en a un qui trouve judicieux, puisqu’on est tous hyper collés-serrés ensemble, de jouer plus de dix fois d’affilée « comandante Che Guevara » sur son portable criard…ce qui s’avère être une version de torture assez innovante. La générosité marocaine, c’est aussi partager sa liste de chansons insupportables… Paroxysme de cette expérience de compression humaine : le passage du charriot à bouffe ! On croit rêver… Ce qui semblait scientifiquement impossible se fait pourtant à grand renfort de gueulantes, de contorsions invraisemblables, et d’encore plus de frotti-frotta avec ma voisine de mêlée, pour ce qui va finir par ressembler à du porno-burka. Le comble, c’est qu’il y a des tas de gens qui croient opportun d’acheter des trucs, histoire que la galère dure mille ans… Usant d’une gymnastique inimaginable, il nous faut décaler une à une nos molécules, ouvrir les chairs de notre masse commune devant ce char d’assaut en inox, faire passer de main en main l’argent, le sandwich, la monnaie, la serviette…

Et oui, lorsque tu penses avoir atteint les limites les plus extrêmes du bordélisme ambiant, il reste encore le moment de se nourrir… Je finis le trajet laminé contre une fenêtre, observant le paysage comme depuis l’intérieur d’un bocal de pois-chiche. Puis l’océan nous saute aux yeux, la capitale nous prend enfin dans ses filets.

« Que donnerait une distillation du monde ? Demandait, émerveillé, un homme ivre pour la première fois. »
Henri Michaux

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