258 Savon noir et visages-pâles

Rabat, carré de sucre blanc trempé dans l’océan. Fraîcheur collante de l’air du large, alors qu’il faisait la bagatelle de 42 degrés dans les terres. Les jus de tous les fruits transitent par notre gosier. On se sent sultans avec vingt euros en poche, dégustant le farniente dans le délicieux parc du triangle de vue, charmés par la jeunesse vivifiante de la capitale. Il y a des femmes en jupe, des homos, des étudiants qui se bécotent sur les pelouses de kikuyu… On dirait bien que le progrès-diabolique est passé par là !

La très belle tour Hassan se flétrit lentement face aux embruns. Le mausolée est, nous dit-on, magnifique, mais fermé pour travaux ; une excellente excuse pour revenir. Les discussions se succèdent avec les curieux du coin. On marche sur des œufs, en dépit de l’apparente désinvolture, il faut faire gaffe à ce que tu vas dire de la religion, du roi, des droits des femmes, du foot, des gosses, de la démocratie, du nord, du sud, de Casa, des Berbères, des Algériens… Tellement de sujets potentiellement fâcheux ! Heureusement, je suis passé maître en l’art de ne rien opiner du tout et de caser adroitement mes faux-fuyants.

La kasbah des Oudayas est absolument charmante. Je me verrais bien résident de ce vieux quartier qui nous promène comme deux billes dans le labyrinthe de ses rues chaulées. Les boiseries passées au bleu de Grèce dessinent de grands yeux sur son joli visage-pâle. Vue grisante sur l’océan, le port, l’oued, les monuments, les plages, et les pointes des minarets qui essaient de clouer la ville au ciel…

Nécropole de Chellah. Beaux restes de zelliges, magnifique jardin tout de fleurs vêtu, paseo entre les pamplemoussiers. Toute la zone en est délicatement parfumée, excepté là où se regroupent les centaines de hérons blancs et de cigognes. On n’a pas idée de ce que ça peut caguer, une cigogne ! Oisillons morts de partout, ils tombent entre les griffes des beaux chats abyssins, ou trébuchent dans les bassins pour n’en plus jamais ressortir. Dans les replis des gros nids de branches nichent en sous-location des moineaux croquignolles. Les hirondelles des rochers se glissent dans les lézardes des ruines. L’humidité ambiante fait exploser bougainvillées, hibiscus et magnolias. On repartirait volontier chargés de quelques bronzes romains et de tous les bijoux touareg du musée d’archéologie.

On hallucine sur la quantité d’oranges qui se pressent à chaque minute dans notre rue. (vendeurs cernés d’une muraille d’écorces). Le boulevard s’est habillé de milliers de drapeaux, sans doute un truc en rapport au roi. Pas sûr de vouloir savoir : à part quand se renverse un trône, la vie des absolutistes ne m’intéresse absolument pas. Les travaux de la mosquée ne sont pas terminés, tous les gars du secteur font leur prière sur le parking. Plutôt sympa cette communion au grand jour, intéressant pour les impies que nous sommes, qui ne pouvons jamais zieuter la messe.

On se sert enfin de nos maillots de bain sur la plage de Rose-Marie, suffocante sitôt que le soleil se lève un tant soit peu de sa couche. Le vent sort directement d’un décapeur thermique, provocant un contraste saisissant avec les eaux glacées. À part les petites plages, la côte est bourrée de rochers coupants où se risquent les impavides ramasseurs d’algues. Sur le littoral, de chouettes terrasses de restau, un flic au rond-point qui distribue des torgnoles aux motards qui ne portent pas le casque, et les mille cahutes d’un bidonville de pièces détachées, à la fois bâties et remplies de morceaux de moteurs, de monceaux de chassis ou d’amortisseurs, le tout baigné de graisse noire et muré de pneus. Vu ce qu’ils parviennent à faire rouler ici, les mécanos doivent être des champions.

À l’hôtel, douche brûlante obligatoire, les tuyauteries passent par le toit où l’astre solaire promène sans collier. L’ascenseur est l’unique voie d’accès, or, ce matin, il est en panne : pas moyen de sortir… On nous offre le petit déj’ en attendant que ça se passe. Le responsable n’est pas joignable, forcément, il est coincé dedans ! Les femmes de chambre, suivant les consignes qu’il beugle à s’en retourner le boyau, finissent par le remonter à la manivelle et zou ! Il n’est pas peu surpris (et rassuré) de voir qu’on se bidone et qu’on se moque de ce faux-départ incongru.

De bon matin, le souk est une bénédiction, on court-circuite les casse-bonbons qui n’embauchent pas avant 10h30. Injectés d’orangeade, on déambule peinard au milieu d’échoppes relativement authentiques. Très belle balade sous un camaïeu de parasols, de palmes tressées, de toiles tendues ou de galeries de verre. Fruits, olives et pâtisseries nous font les beaux yeux, khassoul et savon noir nous font la peau douce. Les vendeurs sont mal réveillés et n’ont pas l’énergie pour jouer indéfiniment à la marchande : d’entrée, le prix est acceptable, et la transaction sensiblement accélérée. Un de ces rabatteurs qui jouent les « acheteur à ta place », pour te garantir le meilleur prix et autres maquignonnages malvenus, hallucine que je passe outre son barrage et me démerde avec mes trois dirhams et mes trois mots d’Arabe. De nouveau, le dépité : « vous vivez ici ? » Je suis ravi de mentir encore ; il cesse ainsi d’essayer de me refourguer des reptiles protégées ou de douteuses pierres précieuses, alors que je venais en quête de paprika !

Le mec très sympa auquel je veux acheter une calligraphie d’un verset du Coran parlotte nonchalamment en installant sa boutique. Mais, lorsque je lui dis que c’est pour offrir à un musulman qui sait lire l’arabe, il fait une drôle de tête, se met à les trier, finit par les écarter toutes, et m’invite à le suivre dans sa réserve pour en trouver une acceptable. Je me demande encore qu’est ce qu’il y avait d’écrit sur celles-là ? « Merde à celui qui le lira » ? En attendant, j’ai l’opportunité de traverser les patios, d’admirer le lacis des ruelles, de démêler les tresses d’escaliers, d’observer sa maison, le mobilier. Beaucoup plus intéressant que toutes les visites proposées par les guides.

Dans la zone dédiée à l’artisanat, je retrouve enfin, ému, plein de ces bibelots qui décoraient la maison de mes aïeuls, genre petit chameau en cuir, marteau à pain de sucre, peintures naïves des kasbahs du sud… Certains commerçants discutent comme si j’étais totalement bilingue. Je les laisse faire pour savourer l’instant, me prélassant en mon bain de culture étrangère.

On a tant et tellement sillonné les rues de Rabat qu’on a forcément croisé les pas de ma mère, du temps où elle était étudiante ici. L’émotion s’ajoute au spleen et à la fatigue, tirant sur le cordon des larmes… Gros coup de cœur pour cette capitale et sa vigueur, son désir d’avancer à grandes enjambées sans laisser tomber son identité au passage. Pourvu que le reste du pays puisse lui emboîter le pas. Nous quittons la ville à reculons, tellement qu’on se trompe de train, à cause d’une erreur d’affichage…

On en oubliait presque qu’il faut toujours demander et re-demander, se faire tout confirmer dix fois. On passe pour des neuneus devant tout le wagon, mais le contrôleur se rend vite compte que la moitié des passagers n’a pas le billet qui convient, comme quoi, on n’est pas si franco-couillons que ça ! « Pas problème », on suit docilement la troupe des fourvoyés, trop pensifs pour être dérangés par le contre-temps : le jour du départ approche, ça nous fait de la peine. En dépit des quelques agacements inévitables, ce pays est une mine de trésors vraiment difficile à abandonner.

« La fenêtre s’ouvre comme une orange, le beau fruit de la lumière. »
Guillaume Apollinaire.

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