259 Équations entre amis

Nous retrouvons Ouislène, et Wislaine n’en croit pas ses yeux de nous voir à nouveau arpenter ses rues. La famille est creuvée : ils ont fait un méga ménage et plein de bricolage. C’est très émouvant de suivre la visite guidée des changements qu’ils ont apportés, d’entendre Fatima, toute joyeuse, expliquer en te tirant par le bras qu’elle a désormais un évier. Bon, certes, il n’est raccordé ni au réseau ni à l’égout, et se vidange généreusement sur les orteils de qui l’utilise, mais elle peut maintenant cuisiner ou faire la vaisselle sans avoir à s’accroupir. Ils pensent obtenir bientôt le raccordement à l’eau courante, entre autre grâce à notre passage en mairie. Génial ! Le progrès avance à tous petits pas, mais vers l’avant tout de même.

Épiciers et clients réguliers nous reconnaissent aussitôt, on a droit aux salamalecs comme si on était de retour au quartier natal. Récits rapides avec les mains, les noms des villes visitées sonnent comme autant d’histoires pleines de sens, déclanchant les questions, commentaires ou souvenirs de nos interlocuteurs. On a plus de théïne que de globules rouges dans le sang.

Je balade tel un résident dans mon petit trench town. Dernières emplettes, déjà teintées de mélancholie, pour garnir les placards de nos hôtes, recourrant à mes cinquante mots de vocabulaire primaire, mimant comme pour jouer aux devinettes les mots « piles, bougies, lessive, détergent, huile, allumettes »…

J’ai enfin pigé (sur le tard) le système des devises utilisées à Wislane : ici, ils comptent encore en Rials ! (ou riels, de « reales » l’antique devise espagnole…) Il faut ensuite passer cette somme en dirhams, aussitôt convertie en euros, eux-mêmes transformés en francs. (parfois anciens!) Ah ! Et ne pas oublier qu’il y a un souci avec la virgule : y’en n’a pas ! Du coup, si l’épicier t’écrit sur un papier « 180000 », surtout ne pas paniquer : il faut en fait comprendre 1800,00 (riels). Puis diviser par 20 pour retrouver les dirhams, soit 90 dhm, environ 9€. Il est donc fort probable que le commerçant (ou le client qui épie ouvertement ta conversation), voyant ta surprise à lire que tu dois cent-quatre-vingts mille balles pour deux paquets de bougies à moitié fondues et une bouteille d’huile bouillante, te dise, comme si c’était évident, « soixante », en pensant à 60…francs ! Il ne manque que le tonton Ali ou un autre de sa génération pour te sortir un saugrenu « sismil » (6000 anciens francs)… Sinon, le plus simple, c’est encore de leur faire confiance aveuglément : pas un épicier de Ouislane ne nous aura arnaqué du moindre centime, et dieu sait que les occasions n’ont pas manqué ! Mais on comprend maintenant pourquoi nous étions totalement perdus chaque fois qu’il fallait payer un truc au quartier !

Nous allons enfin au hammam, in extremis, puisque c’est notre dernière soirée ici, et que les bains publics ne tarderont pas à fermer. Pour ma compagne, ambiance « nanas entre elles ». Elle est témoin de leur beauté cachée, de leurs chevelures lourdes et noires méticuleusement peignées, des peaux laiteuses et des cancans de voisinage. De mon côté, ambiance virile assurée. Il faut pousser des râles gutturaux et sortir les abdos pour ne pas risquer de passer pour des fiottes. Ce n’est pas crado, pas limpide non plus, disons que, en vertue des normes du quartier, c’est tout à fait acceptable, et à moins d’1€ l’entrée (20000 riels?) je crois que je viendrais volontiers trois ou quatre fois par semaine. Après la triple douche au savon noir, on se balance de pleins seaux d’eau brûlante, puis glacée, un vrai délice. Salim me gratifie d’un massage viril genre arrachage des muscles et dislocation des articulations. Ça fait de l’effet, surtout qu’en dépit de sa stature maigrichonne, ses mains de maçon ont une force surprenante. Il me présente ses potes : rigolades, prosélytisme de rigueur et bataille de coups de serviette ; mélange de cathéchisme, de vestiaire de foot et de thermes romains assez marrant. Ils s’inquiètent de me voir prendre froid dehors (il fait 39 degrés…).

Sur le chemin, on répare une canalisation d’eau, on saute les trous dans la chaussée, on prend le raccourci en tordant les palissades de chantier. Le vendeur de poussins a passés les piafs à la bombe de peinture orange, verte, ou rose fluo, sans doute pour attirer les gamins. Le pâtissier en tricycle remballe ses mille-feuilles aux abeilles. Des blattes comme le pouce traversent à l’ombre des décombres. Le marchand d’ail a rempli tout son rez-de-chaussée de tresses roses. Les poules secouent leurs puces dans un appartement en chantier. C’est fort et déroutant, mais on s’en souviendra longtemps. Le soir tombe sur la ville tandis que se déroulent les rideaux de fer des boutiques, fracas bientôt suivi par l’appel de tous les muezzins de toutes les mosquées à perte d’ouïe. On jurerait qu’ils nous crient « au revoir ».

La famille trouve dommage que ma compagne n’ait pas « trouvé sa dignité ». Elle, en revanche, me confie qu’elle ne sera pas complètement triste de retrouver bientôt sa liberté de mouvement et toute l’amplitude de ses pensées. C’est vrai qu’elle aura essuyé nombre de remarques, critiques et regards désagréables durant ce voyage. Pas facile de faufiler sa féminité en ces terres, il faudrait pouvoir lire sa version à elle…

Le chat du foyer, moins fine bouche que nos foutus minets obèses, dévore un morceau de pain rassis sans se faire prier. Il peut occasionnellement avoir droit à une lichette de lait (qu’il défend mieux qu’un tigre enragé) et à un petit bout d’œuf dur (mais pensez bien à rincer le sel et le cumin!). Quand je pense à Ouislane, je revis tout cela et aussi la complicité à la menthe, les ventrées de crêpes sur le toit, les regards bleutés de Berbère, tous ces silences ponctués par tellement de bruits. Je revois Layla remercier Allah de lui avoir donné l’opportunité de pouvoir nous accueillir. Je revois les mains du mignon petit Hamza, sales comme une pièce d’un dirham, se mettre à la bouche le bout de chewing-gum qu’il avait de collé sous les orteils. J’entends la voix fatiguée d’Ikram nous dire « Je t’aime les étoiles ! », après avoir vu fondre ses songeries durant tout le jour dans les eaux grises de la vaisselle, sans savoir si les étoiles se soucient vraiment d’elle…

« Ce regard avec lequel, un jour de départ, on voudrait emporter un paysage que l’on va quitter pour toujours. »
Marcel Proust.

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