260 Du fond des mers au fond des yeux

Nous ôtons de nos sacs ce que nos épaules ne sauraient supporter plus avant : surplus d’épices et de douceurs, produits de toilette, bouquins, habits chauds… J’aurais dû me contenter d’une chemise et de mes sandales : je file mes baskets inusitées à Salim, qui bosse en tongs dans les chantiers de construction. Échange de fringues comme à la fin d’un match, une autre manière de dire qu’on se ferait volontiers des embrassades, si ça n’était pas si mal vu dans les environs. On vide les porte-monnaie en dépit des haut-cris de la grand-mère, grâce à l’excuse idéale qu’il est interdit de sortir des devises du pays. Dix mille derniers mots et dix mille derniers cafés, entrecoupés d’autant de bénédictions, de vœux de bonheur et de « revenez quand vous voulez », du moins si dieu le veut, et inch’Allah…il le voudra bien !

Adieux au bled et trajet infernal, histoire de pas changer. Au lieu d’arriver suffisamment tôt pour visiter Tanger et se refaire une santé avant la traversée, on se prend sept plombes de retard en pleine gueule parce que personne n’a jugé bon de consulter les horaires (« pas nécessaire ») suivies de cinq longues heures de bus de nuit bringuebalant. On peut dire que la gare routière de Tanger est vraiment très très glauque à 4h du mat’, et que ce serait vraiment très très con de se faire dévaliser à quelques heures du départ…

Heureusement, le mari de la sœur de la cousine de je-ne-sais-pas-qui vient nous chercher en voiture et nous invite dans l’immense appartement d’un immeuble de standing où nous avons la grande joie de trouver matelas, chiottes et savon. Ça fait aussi vachement plaisir, pour une fois, de rencontrer des Marocains plus riches que nous. Ils sont très accueillants en dépit du dérangement à l’aube, mais ce sera de courte durée. À l’heure à laquelle j’écris ces lignes, celle de l’embarquement approche dangereusement, et on commence sincèrement à se demander si Nadia connaît vraiment le Maroc : si je n’avais pas pris, un brin courroucé, le contrôle des événements, en faisant fi des sempiternels « pas problème » et d’un « pas nécessaire » de trop, on aurait raté le bateau qui ne part que tous les trois jours. Tout d’un coup, à deux pas des starting-blocks, j’en ai plein le cul de la désorganisation chronique. Nous voici donc à courir ainsi que des demeurés couverts de bagages pesants dans la zone portuaire, à passer la frontière comme des délinquants, et à se tremper de sueur au lieu de faire nos adieux bien calmement. D’un autre côté, on n’a pas eu le temps de pleurnicher ni de se retourner cent fois sur nos souvenirs, et on est même très contents de sauter juste à temps dans le gros ferry qui faisait déjà swinguer ses hélices. Le type qui passait immédiatement après nous s’est vu refuser l’embarquement…

Des tas de dauphins surfent dans le sillage, et Tanger dérive déjà hors d’atteinte. Les Marocains tirent la gueule, on les comprend, et l’ambiance est un peu merdique sur le navire. Moi, je suis tout de même ravi de reprendre la mer. La langue arabe va beaucoup me manquer, déjà les phonèmes redeviennent intelligibles, même les membres d’équipage délaissent leur langue natale pour le gaulois, comme pour permettre à tout le monde de se réhabituer petit à petit à l’Europe. Méditant sur le pont, digérant encore cette somme impressionnante d’expériences, je capte les commentaires négatifs, désabusés ou totalement décalés de ce groupe de « rebeuhs » banlieusards qui s’excitaient tellement durant le voyage d’aller. En pleine mer on n’a plus honte ; ils lâchent tout ce qu’ils ont de remarques sanguinaires sur le manque d’hygiène, de meufs, de sape, de kebabs, de belles caisses ou de Mac Do. Rien ne leur a plu, le bled les a déçu, et je suis prêt à parier qu’ils ont déçu le bled. Important à noter, ils ont quand même vachement apprécié le prix imbattable des scooters aquatiques d’Agadir. À bon entendeur…

La méditerranée, paisible, esquive le navire avec grâce. L’eau pèse de tous côtés, les vagues peinent à se soulever. Nous avançons comme un ruisseau au milieu de la mer étale. Pendant que presque tous luttent contre un invraisemblable ennui, j’envie la proue qui nage, imperturbable, trente-six heures de port en port, de sable en sable. Je ne suis pas peu fier d’avoir pu regarder le Maroc droit dans les yeux. Mon cœur se serre alors que le ferry nous arrache à tout un continent. Le port de Sète nous attend, imperturbable. À la douane, le planton inspecte pour la forme (et pour faire chier) les babioles de mon sac, puis les deux foutus seaux de 5kg de semoule que Nadia a osé me faire charrier à travers tout Tanger ! Je ne devrais pas me plaindre, les voyageurs suivants passent avec pas moins de quarante kilos de pains de sucre… (regard blasé des douaniers)

Nous y voilà. Encore trois pas et on va pouvoir traverser sans peur, ne pas vivre dans une symphonie de klaxon et de sifflets de flics. Personne ne nous forcera la main pour consommer (en Europe, c’est le neuro-marketing qui s’en charge), on aura notre matelas en latex, et pas un bout de couverture sur le ciment cru du toit. Y’aura pas de fourmis dans la confiture. Nous n’irons plus à la fontaine puisque c’est la fontaine qui viendra à nous, potable, froide, chaude ou tiède… Mais on aura perdu tout le reste. On s’habitue aussi à l’inconfort, aux solutions de fortune, tellement que cela vient même à te manquer, surtout lorsque la routine de sédentaire vient malicieusement te torturer.

J’écris depuis le beau milieu de cette immense rue de la Méditerrannée où tu ne pourras jamais me répondre, ou mes courriers flotteront sans réponse. Le silence est pris dans l’hélice. Nos cœurs en sont tous ballottés.

« It is only after we get home that we really go over the mountain. »
(C’est seulement une fois rentré chez soi que l’on franchit réellement la montagne.)
Henry David Thoreau.

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