265 Jadis et Daguerre, parallèlement

Tourne-pierres et passants
pieds nus dans l’eau froide
sous la lumière crue

Matin d’hiver en semaine.
Chômage à la plage.
La lumière métallique traverse à grand-peine le manteau de nuages. Un fin drap de chrome couvre le littoral. Un habitué fait des longueurs dans son grand bain d’aluminium. Les éclaboussures restent longtemps en l’air. Il n’y a pas foule sur le sable noir, rien que les promeneurs les plus réguliers, en caméra lente, ceux qui mettent un point d’honneur à parcourir la plage par tous les temps. Un type détrempé, camouflé par l’écume qui l’habille, cueille des coquillages entre les pierres baveuses de mousse obscure et de marée. On n’est pas nombreux, mais on a tous le pantalon relevé jusqu’aux genoux (alors que l’eau n’arrive que jusqu’aux chevilles). Je pose des pas d’échassier, délicatement, sans éclabousser, en prenant garde de ne pas me rompre un orteil. Les oiseaux du rivage (de bien nommés « tourne-pierres ») retournent les galets en quête de petit déjeuner. On a en commun de tous avoir les pieds dans l’eau blanche, rétro-éclairée par un soleil glacé venant des hauts-fonds, de tous baigner dans ce filtre lumineux étrange, comme si l’on se mouvait dans un daguerréotype.

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Se meurent les poètes
Comme si le monde
en avait de trop…

24 février 2021, Philippe Jaccottet rate de peu l’occasion d’expérimenter son 96ème printemps, nous laissant traverser celui-ci sans les béquilles de ses métaphores parfaites.
Quand je le voyais promener sa silhouette de pinceau dans l’humble paysage des Grands Prés, je me disais qu’à ce moment précis ses godasses se remplissaient d’encre, et j’aurais été le dernier à oser le distraire de ses contemplations.
Peut-être que c’est dommage, et peut-être que j’aurais dû l’accoster avec l’énergie mal contenue de l’amateur timide qui tente un premier pas par-dessus le gouffre…
La question ne se pose plus ; comme quoi le temps a effectivement réponse à tout. Par chance, les sages dispensent leurs enseignements à distance, ils n’ont pas besoin de vous toucher pour vous transfigurer.
Mais à quoi va ressembler notre chorale si ses plus jolies voix s’éteignent ? Ce siècle nous enseigne qu’on se console de tout, n’empêche, j’ai la désagréable sensation que le 24 février 2021 la porte d’un sublime jardin m’a violemment claqué au nez.

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Les bruits du thé,
pénibles à entendre
pour ceux qui n’en boiront pas.

(en pensant au ‘bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain’…)

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Émissaire subtil
un colibri bleu
a repeint la canopée.

Ascension en état d’extase de la pyramide maya de Cobá, formidable navire de pierre dont la proue éventre la jungle du Quintana Roo. Il suffit de gravir les cent-vingt marches de Nohoch Mul pour se sentir souverain des trois Amériques ou dieu-singe espiègle au milieu des branches.
Parvenu à la cime, étonnamment, je me sentais plutôt petit, et désœuvré aussi, parce qu’atteindre les sommets signifie que, partant de là, tout ne pourra qu’irrémédiablement redescendre, et surtout que ça va te péter grave les genoux.
Il y a un proverbe tibétain que j’adore : « quand tu arrives au sommet, continue de grimper ». Je me demandais comment obtempérer, soudain cerné de touristes essoufflés, boursouflés, sitôt arrivés et déjà obnubilés par la conquête suivante. Leurs photos-montages à la con, leurs cris, leurs râles et leurs commentaires malvenus, ces rires grossiers que l’homo-malotrus a coutume de proférer au saint des saints quand il ne s’agit pas du sien…
J’ai bien failli trouver tout cela grotesque. J’aurais voulu pouvoir m’envoler de l’esplanade illico, troquer ces ruines inestimables contre un bout de ciel silencieux. Tout était soudain souillé, quand bien même la tâche était dans mes yeux. La forêt tropicale, aussi verte que la mer est bleue, était devenue banale à perte de vue. Le paysage, inimitable il n’y a pas dix minutes, n’avait absolument plus rien à me raconter, tout ça à cause d’une stupide crampe au cerveau.
Le cul posé contre le temple multimillénaire, assailli de merveilles au point le plus haut du Yucatán, je me trouvais pris d’une méchante crise de nausée sartrienne, comme si j’avais été téléporté dans un abribus de la banlieue de Valence un lundi matin morose.
C’est le moment précis que choisi pour frapper cet éclair de plumes, éclat divin d’olivine et d’opale, et son charme de sorcier délicat opéra sur toutes les terres alentours, touchant l’interrupteur en moi qui allait soudainement tout rallumer.

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Plongé dans
la lecture du ressac,
le meilleur bouquin du quartier…

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Quel dommage que le miel
n’ait pas la couleur
des fleurs dont il vient !

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Le roman-fleuve.
La poésie-ruisselet.
Des mots qui coulent…

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Chant du rémouleur.
Malgré le cri des couteaux,
je m’endors un peu.

L’aiguiseur de couteaux gare son vieux C15 sous nos fenêtres. Bruit de moteur caractéristique, qui me ramène à des souvenirs bizarrement marbrés de tournées de facteur et de travail à la vigne ; des sons qui appartiennent au passé, passé dont je me demande s’il a jamais existé, tant le présent en est aujourd’hui dissocié. Des époques désarticulées, des sédiments superposés qui s’interpénètrent pourtant…
Ici, par tradition, le rémouleur offre ses services en braillant une ritournelle dans un mauvais porte-voix, accompagné d’une mélodie au pipeau, essoufflée par les années de service. Suivent les discussions de circonstance en espagnol, la langue la plus criée au monde, et, bien sûr, le gémissement des lames contre la meule.
Ceux qui pensent que la sieste est un moment sacré en Espagne se trompent. La sieste est un moment où seuls les meilleurs parviennent à faire abstraction du paysage sonore environnant. Ce n’est malheureusement pas toujours mon cas, mais il arrive parfois que le cerveau exténué se laisse aller à la pente du sommeil en dépit de toutes les chicanes en travers de la route. Forcément, une partie de moi préfère être témoin de ce folklore en voie d’extinction. Mais certaines traditions sont d’autant plus belles que l’on ne vit pas en plein dedans. Tout cela se malaxe sur le seuil du sommeil, pétrissant mes rêves avec vingt-quatre mille images par minute, toutes saugrenues. Le débit de mes pensées a toujours fait que mes siestes ressemblent à des voyages psychédéliques, d’ailleurs, beaucoup de poésie sort de là.

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Le bulldozer arrache
les coquelicots.
Sans commentaire

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Plus bas que terre,
l’endroit parfait pour germer
au début d’avril.

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« Il est terrible le petit bruit de l’œuf dur cassé sur un comptoir d’étain, il est terrible ce bruit quand il remue dans la mémoire de l’homme qui a faim. »
Jacques Prévert

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